LES QUESTIONS CANONIQUES RÉSULTANT DE L’ÉTAT DES CHOSES CRÉÉES EN EUROPE OCCIDENTALE DEPUIS LA GUERRE

 

Conférence, donnée lors d’une retraite de la Confrérie Saint-Photius, autour de 1932, et publiée dans le n°192 de la revue « Présence orthodoxe ».

 

Je me permets de faire un petit avant-propos à nos discussions pratiques : tout homme pieux commence chaque travail par la prière, car il est habitué à tout faire avec l’aide de Dieu, et il ne croit plus dans ses propres forces. Et un orthodoxe, un homme qui glorifie Dieu en vérité, ne pense jamais, même sur les questions les plus passagères sans, avant tout, élever son esprit vers les principes premiers, les dogmes, qui construisent toujours sur le seul fondement : le Christ, la vérité. Avant de parler de questions purement pratiques, élevons nos esprits vers ces principes.

La croyance fondamentale dans la vie de l’Église est que, constituée d’hommes, dans les conditions limitées par l’espace, le temps, L’Église peut se manifester dans sa plénitude de grâce et de vérité, dans la vie divine du Saint-Esprit.

Le thème que nous nous proposons de discuter est bien limité dans le temps, l’espace et les hommes. Mais nous nous proposons surtout de voir la question canonique qui en résulte, l’organisation de l’Église. Elle n’est plus limitée, ayant à sa tête Dieu-homme, existant pour un but absolu : la divinisation du monde. Elle vit essentiellement de la lumière non créée, de la Sainte Trinité vivifiée par le Saint-Esprit.

Autrement dit, nous posons la question : comment une chose absolue, sans limites existe (quel paradoxe : l’absolu peut être, mais il n’est pas) et pourtant existe ou doit exister dans des conditions limitées par le temps, l’espace et les hommes, en particulier après la guerre, en Europe occidentale.

Il y a trois dogmes, trois mystères principaux sur les rapports entre l’absolu et les choses limitées :

 

Ce sont trois absurdités logiques, trois bases essentielles de la vie et de l’existence de ce qui existe et vit et, outre ces trois absurdités, il n’y a rien. Tout existe par ces trois absurdités logiques, par ces trois mystères principaux d’existence. L’Église les confesse, sa vérité dogmatique les incarne en évidence dans la vie, dans la vérité canonique.

Le monde existe par le premier mystère, le fondement de l’Église est le deuxième mystère, l’Église vit par le troisième mystère. Saint Grégoire le Théologien, ayant vu cette loi fondamentale d’existence, a proclamé le premier, s’est dirigé vers le deuxième et s’est arrêté sur le troisième.

Confesser ces trois mystères est la vérité dogmatique.

Vivre personnellement cette loi est la vérité ascétique.

Organiser la vie, la société par cette loi est la vérité canonique.

La question canonique est la question sociale basée sur les trois lois fondamentales de l’existence. Les sociologues recherchent des formules parfaites et parfois absolues pour la vie sociale. L’Église leur répond que les choses limitées resteront limitées, car c’est la volonté divine. Mais je vais donner plus que vous n’attendez : l’absolu dans des conditions limitées.

Premier mystère. Dieu Se limite sans S’être limité par le temps : les 7 jours de la création.

Deuxième mystère. Dieu Se limite dans l’espace, devient un petit enfant, entre dans le tombeau.

Troisième mystère. Dieu Se partage sans être partagé, et devient la propriété des hommes par L’Église. Il Se partage entre les 120, le jour de la Pentecôte. Il Se partage dans l’eucharistie, Il Se partage entre les Églises tout en restant en plénitude.

En se rappelant ces mystères dans l’Église, tous ces bienfaits divins, revenons à nos questions pratiques, mais en les étudiant sur un fondement, sur la vérité, du point de vue du temps, de l’espace et des hommes.

 

Le temps

Ce que nous sommes aujourd’hui, en Europe occidentale, dans la province française, nous, les représentants des différents peuples orthodoxes d’Orient, pourrait être tout à fait invraisemblable pour n’importe qui avant la guerre. Nous pouvons poser la question sur le plan théorique et sur le plan pratique.

La diaspora des peuples orthodoxes, des Russes, des Grecs, des Géorgiens, est une des choses caractéristiques de notre temps et, pour l’Église, une des choses les plus nouvelles et inattendues.

Les canons de l’Église ne prévoient pas l’organisation de la diaspora. Dieu nous a dispersés. Qu’attend-Il de nous ? Comment devons-nous Le servir dans ces nouvelles conditions ? Pourquoi nous jette-t-Il dans tous les coins du monde, comme si nous étions l’ancien Israël de l’époque de la naissance de l’Église ? La réponse est claire ; elle se répète à chaque instant de l’histoire des peuples après une guerre. Oui, vous êtes le nouvel Israël de l’époque de la renaissance de l’Orthodoxie en Occident.

Les peuples bien-aimés de cette œuvre, et en particulier la France depuis mille ans sous le joug de l’erreur, vous devez les libérer par la vérité. Il n’y a pas beaucoup parmi vous qui prêtez l’oreille pour écouter la parole de Dieu. Mais ceux qui vivent par l’Esprit-Saint prévoient notre grande mission.

La Dame de La Salette disait à cent ou deux cents petits français : « les vrais fils de grâce, viendront de loin habiter ici ». Et le saint Séraphin séraphique de Sarov prophétise : « Cent ans après ma mort, si les orthodoxes suivent la volonté de Dieu, ils renouvelleront la vérité en Occident et l’Église aura un concile œcuménique ». Il est mort en 1833, et 100 ans, c’est aujourd’hui. Dieu a préparé les conditions pour la mission pour laquelle nous réunissons ce concile : accomplir cette prophétie.

Du point de vue canonique, l’organisation de l’Église orthodoxe en Europe occidentale doit, avant tout, se soumettre à l’histoire de la restauration de l’Orthodoxie en Occident. Si les orthodoxes comprennent cette mission, ils vivront et auront la plénitude de la grâce. S’ils refusent d’obéir à la volonté divine et s’occupent des choses ethniques, politiques et autres, l’Église orthodoxe sera détruite en Occident et la foi diminuera parmi nous.

L’espérance de notre Confrérie nous a déjà bien montré que, lorsque nous travaillons pour la restauration de l’Orthodoxie en Occident, en particulier en France, et tâchons d’organiser l’action selon ce but, nous avons l’abondance de la grâce et, dans notre faiblesse, Dieu nous donne des forces spirituelles sans limites. Si nous lâchons notre tâche, nous perdrons la bénédiction de Dieu et nous sentirons faibles, sans être fatigués, inutiles pour Dieu, pour l’Église et pour le monde.

 

L’espace

L’Europe occidentale et en particulier la France est un territoire canonique où, pendant mille ans a fleuri l’Orthodoxie pure, la sainteté de l’Église, la plénitude de la grâce. Après mille ans, elle est tombée dans l’erreur. Ce n’est qu’en se rattachant à la sainteté de cette terre spirituelle que nous vivrons la plénitude de la grâce. Combien avons-nous vu d’expériences admirables dans le travail de notre confrérie.

 

Les hommes

L’Orthodoxie actuelle en Occident est composée de différentes émigrations des pays orthodoxes, par exemple les Russes, et des mouvements vers l’Orthodoxie parmi les autres confessions qui demandent à être réunis à l’Église.

Comment ce peuple orthodoxe, sur le territoire d’Europe occidentale, doit-il organiser la vie de l’Église pour qu’elle soit agréable à Dieu Père, Fils et Saint-Esprit ?

La réponse est nette : chaque peuple orthodoxe d’un lieu doit avoir un premier évêque parmi d’autres pour former des conciles et beaucoup pour diriger l’Église en communion, pour servir et organiser l’Église du lieu, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. C’est l’enseignement des Apôtres. Hélas, un grand mal et entré dans l’Église : l’erreur ethnophylétiste qui déchire l’unité de l’Église et affaiblit la plénitude de l’Orthodoxie. Il y a 60 ans, le concile de 1872 l’a condamnée, mais nous voyons que, malgré cette condamnation, cette erreur continue à se développer.

On peut comparer la situation actuelle avec celle qui a suivi le premier concile de Nicée : nous multiplions les évêques sur le même territoire, dans la même ville, (...) perdant l’unité intime avec la grâce de l’Esprit (voir Jn, XX).

Tout cela a pour conséquence de diminuer l’unité de l’Église par des dissensions à caractère national, politique et autres, d’affaiblir le sentiment de l’unité de l’Église et surtout de violer un des principes fondamentaux de l’Église : le principe territorial. Selon ce principe, sur un territoire peut exister une seule Église, un seul évêque, évêque du lieu.

Je ne veux pas m’arrêter pour le moment sur les détails pratiques qui s’éclairciront dans nos discussions communes, mais voir les trois bases essentielles sur lesquelles doit être posée la question canonique en Europe occidentale après la guerre. Ce sont :

  • la mission ou restauration de l’Orthodoxie parmi les peuples du lieu.
  • le culte des saints et des traditions du lieu, de l’époque, quand l’Occident était une branche de l’Église orthodoxe, dont l’organisation était basée, non sur les principes ethniques, politiques et passagers, mais sur le principe unique de l’Église locale. Autrement dit, on doit surmonter les séparations nationales et politiques.
  • Les camarades de l’université d’Athènes de Basile le Grand lui disaient : voilà un prétentieux qui veut restaurer l’Orthodoxie en Orient. Le (…)[1] est un critique, il n’a rien à faire de nous et nous savons bien que nos évêques sont incapables d’aller contre les circonstances. Que pouvons-nous faire, nous, trois ou quatre jeunes gens. Et Basile répondit : « vous, et la Trinité ».

 

 

 


[1] Texte manquant. S’agit-il du pape de Rome ? NDLR.