lundi 30 janvier, fête des trois Saints Docteurs

 

 

Article publié en 1939 dans le bulletion cahier Saint Irénée n°2 sous le pseudonyme P. E. de Forgeville :

 

 

ORTHODOXIE, MOT ÉTERNEL

 

Mot, Nom, Verbe, Parole... sont coexistants à ce qu’ils expriment ; ils ont une valeur en eux-mêmes. Il faut distinguer le sens réel du mot de celui qu’on lui attribue souvent par ignorance ou mauvaise volonté. On peut défigurer, aplatir, fausser même le sens du mot et, dans ce cas, la réaction qu’il provoque est affaiblie. Il résonne faux ou sa tonalité devient très faible. Mais toutes les misères qu’on peut faire aux mots ne changent point leur essence qui est autonome. Les hommes, même ceux qui sont loin de toute philosophie, de toute mystique, hors de l’Église, connaissent et constatent à chaque instant cette force autonome du mot. Lorsque l’humanité veut créer ou détruire la lutte autour du mot devient acharnée ; les mots de l’ennemi sont attaqués, ils prennent un sens péjoratif, parfois même une « mauvaise réputation ». Les mots peuvent tuer et ils peuvent guérir (par ex. : le Nom de Jésus). Ils ont leur histoire, leur vie, avec des périodes de décadence et de prospérité ; ils n’ont pas chacun une égale valeur et sont régis par une hiérarchie rigoureuse et compliquée. Les uns demeureront éternellement, les autres ont dans le monde une vie aussi courte que celle d’un papillon.

 

MOT ETERNEL

Il y a deux catégories dans les mots éternels :

1° Les « noms divins », c’est-à-dire les mots choisis par Dieu même pour manifester en partie Sa nature à l’humanité (par exemple : Bon, Éternel, Amour, enfin... Dieu).

2° Les noms choisis par l’Église. Ils sont les portes de la connaissance parfaite, les clefs des mystères (par ex. : Trinité, unité, catholicité, déification, enfin... orthodoxie).

Chaque mot a sa valeur, sa force dynamique. Une prudence dans l’emploi est conseillée en général par la Révélation (ep. de St. Jacques) ; les mots-noms divins et ceux de l’Église demandent de nous un grand respect, une piété consciente. Les employer inutilement, à la légère, est une espèce de blasphème. Les mots sont les portes qui nous ouvrent la connaissance de l’essence des choses. Rétrécir leur sens, c’est entraver les portes, dégager leur sens, c’est ouvrir les portes à tous ceux qui désirent entrer dans la lumière.

Pour clore ce court aperçu sur le mot-nom, nous citerons le cas frappant du mot choisi par l’Église primitive : Catholicité. Il a traversé trois périodes différentes.

Inspirateur des premiers siècles, de l’époque dite « des Pères », choisi comme critérium de la Vérité, riche, éclatant, objet de la foi (Credo de Nicée), il exprime la qualité de la doctrine de l’Église ; peu à peu, il tombe en décadence : le schisme entre Rome et l'orthodoxie, les luttes religieuses de la Réforme font de lui un terme qui désigne l’universalité géographique de l’administration romaine. Même sous la plume de Joseph de Maistre il reste extérieur, n'inspirant aucun nouveau mouvement religieux. Mais il est retrouvé par la pensée russe-orthodoxe. Dans la première partie du XIX siècle, Khomiakoff (il écrivait en français) dégage l’âme du mot catholicité (en russe : sobornost). Ce mot est repris par une pléiade de théologiens et de philosophes, accepté avec enthousiasme par le peuple, béni par la hiérarchie. « Catholicité » resplendit à nouveau, mais enrichi par les rudes expériences, aidant les êtres à goûter à la totalité spéciale de l'Église. Au XX siècle, il déborde les frontières de l’orthodoxie et gagne du terrain chez les penseurs et les théologiens occidentaux et dans les mouvements du monde protestant et romain. Les Winnaert, les Heiler, les Jani, les Congar le propagent. Beaucoup de préjugés, de malentendus sont vaincus par ce mot qu’on ne comprenait plus, qu’on employait volontairement ou involontairement mal à propos. Les grandes questions comme Culture et Église, Race et Église, Tradition et Vie sont résolues d’un coup par le mot « Catholicité ».

 

ORTHODOXIE

Il n’existe pas de mot plus défiguré, c’est un grand mutilé de guerre spirituelle. Et pourtant, c’est lui, ce mot céleste, qui peut apporter le salut de notre monde actuel, préparer la gloire lumineuse de l’Église à notre époque.

Si l’unité, la sainteté, la catholicité, l’apostolicité de l’Église (compris au sens le plus juste) dépeignent l’extérieur de l’Église, le Corps de l’Église, Église Corps du Christ, le mot orthodoxie est la révélation du cœur, de l’âme de l’Église. Si la Catholicité embrasse tout, l'orthodoxie creuse tout. Elle est la mesure des profondeurs.

Orthodoxie est un mot d’origine grecque, composé de ortho : juste-droite et de doxie : glorification. Sans faire une analyse approfondie, on s’aperçoit aisément à quel point le sens véritable du mot orthodoxie est différent de ce que l’on pense généralement. Certes, dans le mot orthodoxie il y a l’idée de droiture (ortho) mais non la droiture d’esprit ou la droiture d’idée, car droite-juste est le complément du verbe glorifier, et la glorification est beaucoup plus large qu’une pensée, une conception. Elle peut être spontanée ; elle englobe l’être total ; parfois elle réclame un geste, un cri, et parfois toute la vie. La vie des Anges est la glorification. Selon David, tout ce qui respire loue l’Éternel !

Certes, dans la langue grecque, et c’est un cas unique, glorification, gloire (doxa) est de même racine que pensée (dokco), mais cette parenté du mot gloire et du mot pensée enrichit plus la pensée qu’elle ne rationalise la glorification. Il est utile de souligner que dans l’esprit grec l'intelligence ou le monde de l’intelligence (logos, nous, etc.) n’était pas séparé de la passion, ni de la vie, ni de la nature ; le divorce entre la pensée et la vie fut commencé par St. Thomas d’Aquin et accentué par la culture post-cartésienne.

Le voisinage du qualificatif juste et du verbe glorifier peut paraître paradoxal, et pourtant, c’est ce qui fait la richesse de ce mot. Le mot orthodoxie exige la qualité de la glorification et en même temps réclame l’objet digne de cette glorification. Du même coup il définit, deux choses : l’attitude de ceux qui glorifient et la dignité de ce qui est glorifié.

Il est probable que le mot orthodoxie n’est que l’abrégé de la Préface eucharistique. Leur résonnance est semblable, et, de même que la Préface était chantée dans l’antiquité, les portes fermées, pour les fidèles seuls, de même le mot orthodoxie n’est pas cité dans le Credo destiné aux catéchumènes. L’un et l’autre occupent dans l’Église, le Corps du Christ, la place du cœur. Il y a maintes préfaces, toutes sont composées de même manière. Donnons-en un schéma :

Le prêtre dit : « Élevons nos cœurs ! (Haut l’esprit) ».

Le peuple répond : « Nous les avons ».

Le prêtre invite : « Rendons grâces au Seigneur... »

Le peuple accepte : « Cela est juste et raisonnable... »

Le prêtre reprend ou défend la cause en disant : « Il est juste, équitable et salutaire... de glorifier, d’adorer, d’honorer...Dieu... Père, Fils, Saint-Esprit... invisible, inaccessible... pour tous Ses bienfaits... Qui est chanté par les esprits les plus célestes : Saint... »

« Élevons nos cœurs ». « Nous les avons vers le Seigneur ».

Par ce dialogue, l’Église se met dans l’état « juste » pour glorifier son Dieu.

Les premiers chrétiens jeûnaient, passaient la nuit dans l’Église ; maintenant encore, avant d’atteindre ce moment solennel ils se réunissent dans un lieu choisi : le temple où l’humanité apporta tout son art, tout ce qui est le plus beau dans le monde, couleurs, mélodies, fleurs, lumière, et dans ce cadre ils purifient leur âme, se détachent des « soucis de ce monde », éclairent leur intelligence par l'Écriture... toute une culture de la glorification, pour parvenir au sommet de la longue préparation eucharistique : « Élevons nos cœurs ! ». C’est là « le peuple orthodoxe » ; s’ennoblir au Nom de Dieu que l’on veut glorifier, c’est là le sens de la culture orthodoxe.

« Rendons grâces au Seigneur... » « Cela est juste et raisonnable » la suite de ce dialogue met en question la dignité de Celui qu’on glorifie ; Dieu est-il digne d’être adoré par les hommes ? Mais ce qui est le plus grandiose dans la Préface et en même temps dans le mot orthodoxie, c’est que le prêtre attend le consentement du peuple pour glorifier Dieu. L’homme juge s’il est juste qu’il soit glorifié ! Ayant reçu l’approbation, le prêtre défend la bonté, la grandeur de Dieu. Dignité de Dieu, dignité de l’homme, dignité de l’Église, telle est la royauté du mot orthodoxie.

Si à la notion « catholicité » s’oppose l’esprit partial, hérétique, sectaire, à l'« orthodoxie » s’oppose l’esprit de restriction, de diminution de la valeur religieuse, l’esprit de platitude et de profanation.

On pourrait dire que la notion catholique est horizontale, la notion orthodoxe (ortho : droite ; doxie : glorification, mouvement de bas vers le haut) verticale, et que les deux forment la Croix du salut du monde !

 

P. E. de Forgeville.

 

 

 

 

 

lundi 30 janvier, fête des trois Saints Docteurs

 

Note rapide trouvé sur un carnet de note : 

 

«Un prêtre qui est appelé à célébrer la Divine Liturgie, diffère sensiblement et d'un metteur en scène, et d'un organisateur, et d'un créateur de meeting politique.

Il ne cherche pas à satisfaire le désir et les aspirations de ses auditeurs ; il fait abstraction de ce que cela leur plaise ou leur déplaise.

Il ne cherche pas le succès, légitime pour les autres mais nuisible à son ministère ; il est indifférent au nombre des fidèles dans l'église : deux, trois, quelques personnes... car il prie, il agit au nom du monde, au nom de l'humanité, devant la face de Dieu. Son objet est Dieu et non les fidèles qui ne sont que les sujets.

Le prêtre qui est tenté de satisfaire telle ou telle opinion au détriment du culte, trahit sa vocation ; il est ordonné pour apporter par son service le bien au monde et non pour plaire au monde. Un vrai savant réagit de la même façon.

Il procède à la recherche scientifique au nom de la Vérité elle-même qui est le reflet de la Sagesse divine, en faisant abstraction des passions intellectuelles.

Nous ne voulons pas diminuer la valeur du service, ni des aspirations de l'époque. La charité !... » 

 

(La note n'arrête). 

 

 

 

 

 

Mardi 20 Décembre, fête de Saint Jean de Cronstadt

 

Prière au Saint-Esprit d' Eugraph Kovalevsky

 

Je vais vous révéler un secret de sainteté et de bonheur : Si tous les jours, pendant cinq minutes, vous savez faire taire votre imagination, fermer vos yeux aux choses sensibles et vos oreilles à tous les bruits de la terre pour entrer en vous-même, là, dans le sanctuaire de votre âme qui est le temple du Saint Esprit en lui disant:

 

"O Saint Esprit, âme de mon âme, je T'adore, éclaire-moi, guide-moi, fortifie-moi, console-moi; dis-moi ce que je dois faire, donne-moi tes ordres. Je te promets de me soumettre à tout ce que Tu désires de moi et d'accepter tout ce que Tu permets qu'il m'arrive. Fais-moi seulement connaître Ta volonté."

 

Si vous faites cela, votre vie s'écoulera heureuse, sereine et consolée, même au milieu des peines, car la grâce sera proportionnée à l'épreuve, vous donnant la force de la porter et vous arriverez à la porte du Paradis. Cette soumission au saint Esprit est le secret de la sainteté.

 

 

 

 

 

 

 

Samedi 10 Décembre, Sts Ménas, Hermogène et Eugraphe

 

 

« Cessez de sauver votre prochain »

Monseigneur Jean de Saint-Denis, homélie du 28 avril 1962

 

Je vous en supplie, mes amis, cessez de sauver votre prochain.

Aidez-le, donnez un coup de main quand vous le pouvez, voyez-le comme s’il était un dieu, voyez Dieu en lui, mais cessez de vous préoccuper de son salut. Occupez-vous du vôtre. Et surtout ne dites pas : « Ce que je fais, c’est pour la gloire de Dieu ou c’est pour le bien de l’Eglise. »

 

Nous avons vu au cours des siècles ce qu’apportait ce raisonnement : saint Pierre propose au Christ de ne pas mourir pour nous. Et le Christ lui répond : « Va-t-en, Satan ». Pierre veut défendre notre Seigneur avec l’épée et Jésus doit l’arrêter et le retenir. Quand les chrétiens vivent pour la gloire de Dieu ils ne sont pas loin d’être des sectaires et des inquisiteurs. Vous n’êtes pas dans l’église pour sauver l’honneur de Dieu : Dieu est tout puissant, Il n’a pas besoin de vous, mais c’est vous qui avez besoin de Lui. Vous êtes dans l’église, non pour la gloire de l’église mais pour guérir votre âme, la vôtre et pas celle d’autrui. Que chacun prenne souci de son âme car une âme guérie, c’est mille âmes sauvées ; mais l’aveugle entraîne les aveugles dans le précipice !

 

Et si je me penche sur vous, ce n’est pas en tant qu’individu, Eugraph, c’est parce que je suis prêtre, et c’est en tant que prêtre, par la prêtrise qui m’a été conférée, par la fonction qui m’a été confiée, que je tente de vous guérir et de vous sauver. Si je me penchais sur vous en tant qu’homme, en tant qu’Eugraph, vous iriez tous en enfer !

 

Je ne veux pas parler aujourd’hui de ce que signifient les paroles : « Les lépreux sont guéris, les sourds entendent… », je veux m’arrêter uniquement sur « les aveugles voient ». Consacrons-nous, mes amis, à voir clair en nous, à ne plus tricher avec nous. Prenons en considération l’enseignement de l’écriture qui consiste à ce que chacun doit se dire :

« Moi, pécheur, moi, le plus grand des pécheurs, le premier », comme nous le prononçons à la prière avant la communion, « Moi, le moins digne de tous ». Cette phrase nous introduira dans la vraie religion, nous permettra enfin d’entrer dans le vrai christianisme. Mais si nous disons et pensons : « Je suis aussi mauvais que les autres », ou : « Les autres sont aussi mauvais ou plus mauvais que moi », nous ne serons pas dans le chemin du Christ. Car alors, nous ne jugeons pas selon l’évangile du Christ, mais selon notre évangile. L’évangile est différent de vos pensées ; si vous vous dites chrétiens, au moins suivez votre Maître !

 

On me dit aussi : « Votre religion est trop facile. » Mais alors pourquoi n’êtes-vous pas devenus des saints ! On me dit : « Vous êtes trop bon ! » Mais où avez-vous tiré ces paroles de l’évangile ? D’où sort cet argument ? De la bouche du Christ ? Jamais ! Notre Seigneur a-t-Il été moraliste ou policier, a-t-Il créé une secte où Il n’admet que les parfaits ? Jamais ! Il a pardonné partout : à la femme adultère, à Pierre renégat, sur la Croix ! Trop bon, mais, mes amis, je ne suis pas assez bon !

 

Dieu a-t-Il puni les pécheurs, Jésus a-t-Il mis de l’ordre dans la société, le Christ a-t-Il été un roi dominateur, un dictateur, un pion pour organiser une société honnête, hypocrite ? Il est mort sans vous juger, Il s’est donné pour être dévoré, Il a fait confiance à votre liberté ! Quelle liberté, quelle audace de juger où le Christ n’a pas jugé ! De quel évangile avez-vous tiré cette audace ?

 

Et où avez-vous vu que la religion chrétienne est difficile ? Le Christ n’a-t-Il pas dit : « Venez, vous qui êtes fatigués et je vous soulagerai… Venez, car mon joug est doux et mon fardeau léger. » Et tous les Pères ont parlé de la façon de trouver le chemin le plus court, le plus facile pour chacun, pour atteindre Dieu.

 

Pourquoi parlez-vous ainsi ? Par vanité, par amour propre ; vous voulez qu’on vous admire de prendre un chemin difficile, non accessible à tous ! Mais si vous voulez un chemin difficile, prenez un chemin difficile, personne ne vous en empêche ; un saint, pour une seule pensée charnelle, s’enterrait des jours entiers jusqu’à la poitrine ; saint Syméon le Stylite resta toute sa vie debout.

 

Voulez-vous être ascètes, soyez ascètes, qui vous en empêche ? Vous ne voulez plus être pécheurs, ne soyez plus pécheurs, devenez des saints, c’est magnifique ; qui vous en empêche ? Vous êtes dans le royaume de la liberté. Mais ne jugez pas les autres, que le Christ n’a pas jugés. Pensez et agissez selon l’évangile de Jésus, et non selon le vôtre.

Pressez-vous de vérifier votre âme avec l’enseignement du Christ sur la montagne, relisez l’évangile de saint Matthieu avec la simplicité du cœur ; regardez s’il correspond à votre conduite, à votre pensée, et ne cherchez pas à être plus sages que Jésus-Christ, notre Seigneur et Maître.

à Lui la gloire dans les siècles des siècles. Amen.