Dissertation du Père Pierre Lebrun

 

Article de "Présence Orthodoxe" n°36 (2e édition).

 

«Ancienne Liturgie des Églises des Gaules[35]»

 

Article Premier
ORIGINE ET DURÉE DE CETTE LITURGIE


1. Liturgie gallicane en usage jusque vers la fin du 8ème siècle.
L'Ancienne liturgie des Gaules a été, dès les premiers siècles, différente de la Romaine. Elle devait venir des Églises d'Orient, et elle a été en usage jusqu'au temps de Pépin et de Charlemagne vers la fin du 8ème siècle. Les grandes relations que Pépin eut avec le Pape Étienne III, qui vint en France, et ensuite avec le Pape Paul 1er, l'an 758, lui inspirèrent d'introduire le chant romain dans toute la France. En 754, le Pape Étienne lui donne des chantres, et le Pape Paul 1er lui envoie l'antiphonaire et le responsorial. Charlemagne fut encore plus zélé que son père Pépin pour faire suivre en France le chant romain et tout le Rite de l'Église de Rome. Le Pape Adrien 1er lui envoya pour ce sujet le Sacramentaire de Saint Grégoire. Les Livres Carolins composés en 790 supposent tous ces faits[36] et ils nous font entendre que l'Office romain était alors reçu dans tous les pays de la domination de Charlemagne. C'est pourquoi on mit dans les Capitulaires de France que «chaque prêtre célébrerait la Messe selon le Rite romain avec des sandales».


2. Antiquité de la Liturgie gallicane.
La Liturgie gallicane, qu'on abandonna alors, avait tant d'antiquité qu'en remontant jusqu'aux premiers siècles, nous ne trouvons aucun vestige de changement dans l'Ordre de la Messe.
1- Hilduin, après la mort de Charlemagne, dans la préface sur les Aréopagites adressée à Louis le Débonnaire, parle de quelques anciens Missels Gallicans, comme de livres de la plus haute antiquité, et il dit qu'il contenait l'ordre de la messe des Églises des Gaules depuis qu'elles avaient repu la foi : antiquissimi et nimia pene vetustate consumpti missales libri continentes missae ordinem more Gallico, qui ab initio receptae fidei usu in hac occidentali plaqa est habitus, usque quo tenorem, quo nunc utitur, Romanum susceperit[37]. Telle était alors la persuasion que l'on avait dans l'antiquité de l'ordre gallican.
2 - L'abbé Augustin, envoyé en Angleterre l'an 596, fut surpris de voir dire en France la messe d'une manière différente de celle de Rome. Il demanda à saint Grégoire d'où pouvait venir cette diffé-rence : Cum una sit fides, cur sunt ecclesiarum diversae consuetudines, et altera consuetudo missarum in sancta romana ecclesia, arque altera in Galliarum renetur[38] ? Ce grand pape ne répond pas qu'on y avait introduit de nouveaux usages, mais qu'il pouvait suivre ce qu'il y avait de bon dans les différentes Églises.
3 - Un peu avant cette époque l'ordre des lectures qu'on faisait en France à la Messe, était regardé comme très ancien. Saint Grégoire de Tours appelle cet ordre le Canon Sacerdotal, l’Ancienne Règle : «Après qu'on eût lu les leçons prescrites par l'Ancien Canon, et que l'on eût offert les présents consacrés à l’autel[39]» et «on avait achevé les autres leçons introduites dans le Canon ecclésiastique[40]».
4 - Saint Césaire d'Arles, qui fut archevêque l'an 501, appelle divines ces lectures, et il les marque en cet ordre, des Prophètes, des Apôtres et des Évangiles. II nous apprend aussi que la bénédiction épiscopale se donnait à la Messe avant la communion immédiatement après le Pater. Tous ces usages qui étaient selon l'Ordre Gallican, diffèrent de celui de Rome, sont distinctement exprimés dans les Homélies 80 et 81 de saint Césaire, qui sont les 281 et 282 dans l'Appendix des sermons de saint Augustin.
5 - Avant saint Césaire, saint Sidoine Apollinaire composa quelques messes auxquelles saint Grégoire de Tours ajouta une préface[41]. Musée, prêtre de Marseille, fit un recueil de leçons et de répons pour plusieurs fêtes de l'année, et il composa des oraisons[42] pour un sacramentaire. Mais c'étaient là des pièces dont on ne pouvait se servir que lorsqu'elles avaient été approuvées par les évêques, et qui supposaient toujours l'ancien ordre de la Messe ; et les termes mêmes dont Gennade se sert en parlant de l'ouvrage de Musée, marquent l'usage gallican ; car pour dire qu'il avait fait des préfaces, il se sert du mot contestatio qui était l'expression des Églises des Gaules : Sed supplicandi et contestanti beneficiorum ejus[43]».

6 - Jean Cassien[44], disciple de saint Jean Chrysostome, qui le fit diacre à Constantinople, établit le Monastère de Saint-Victor à Marseille, et il y écrivit les livres des Institutions Cénobitiques, où il expose et loue les usages d'Orient qu'il suivait en sorte qu'il regardait le samedi comme une fête au lieu qu'on le jeûnait à Rome.

7 - On peut juger dans ce même temps que le Rite gallican n'a pas été celui de Rome, quand on considère que saint Innocent 1er, écrivant à Decentius, s'applique à justifier non seulement le jeûne du samedi, mais encore l'usage particulier de Rome de ne donner la paix qu'immédiatement avant la communion[45] et de ne réciter les noms des fidèles que dans le Canon, au lieu que l'usage des Églises des Gaules a été de donner la paix et de réciter les noms au temps de l'oblation avant le Canon, et de ne pas jeûner le samedi.

8 - On a enfin tout lieu de regarder l'ancien Ordre de la Messe gallicane comme venant des Églises d'Orient.
a) Par la conformité qu'on y trouve avec les Liturgies orientales.
b) Parce que nos premiers Évêques des Gaules ont été presque tous orientaux.
Saint Trophime, premier évêque d'Arles était le disciple de saint Paul[46] ; les Pères du Concile de Turin en 430 n'en doutaient pas. Saint Crescent, aussi disciple de saint Paul vient de l'Orient dans les Gaules, selon le témoignage de saint Épiphane et de Théodoret qui assure que dans l'Épître de saint Paul où on lit en Galatie[47], il faut lire en Gaule, ou entendre constamment la Gaule qui avait été une colonie de Galates[48]. Saint Pothin, évêque de Lyon, était Grec. Saint Irénée, son successeur, l'était aussi. Saint Saturnin, l'Apôtre de Toulouse, où il consomma son martyre, et qui est nommée Rome de la Garonne[49] ; et sans citer en particulier plusieurs autres Saints, La Lettre des Églises de Vienne et de Lyon aux Églises d'Asie et de Phrygie, donnée par Eusèbe[50], l'unique monument que nous ayons de la victoire de ces célèbres Martyrs qui souffrirent à Lyon l’an 177 de Jésus-Christ sous Marc-Aurèle, nous fait assez voir la grande relation qu'il y avait entre les Églises des Gaules et celles de l'Orient[51].
Tout cela peut suffire pour faire apercevoir l'origine de la Liturgie des Églises des Gaules ; car quand tous nos premiers apôtres auraient passé par Rome, d'où ils nous auraient été envoyés par les successeurs de saint Pierre, comme on le dit sur quelque tradition, cela ne les aurait pas empêchés de faire la Liturgie selon la Liturgie des Églises orientales, à laquelle l'Église de Rome ne s'opposait nullement.

 

 

 

[35]. Tirée de «l'Explication littérale, historique et dogmatique des cérémonies de la Messe...», t. II, Éd. Veuve F. Delaulne, 1716-1726. Il s'agit de la Quatrième Dissertation, p. 196 et s.
Les «Notes de la Rédaction» sont en grande partie empruntées aux 2 ouvrages suivants : Thibaut : L'Ancienne Liturgie gallicane... et Des Graviers : La Liturgie dans les œuvres de Grégoire de Tours. Cf. Bibliogr., vol 3 de ce numéro spécial, St Germain, p. 32 et 43.
[36]. Notes des Livres Carolins touchant l'Eglise des Gaules : «Elle (cette Église) depuis les premiers temps de la Foi demeurait dans la lien de la sainte religion, et se distinguait d’elle un peu - ce qui n'est pas contraire à la Foi - par la célébration des offices. Par le soin et l'activité de notre glorieux roi Pépin de bienheureuse mémoire et par la venue dans les Gaules du très révérend et très saint évêque de la ville de Rome Étienne, elle fut liée à cette dernière par la forme de la psalmodie, pour qu'il n'y eût pas de disparité dans ce domaine, puisqu'on avait une même ardeur à croire. C'était afin que celles (les Églises) qui étaient unies par la lecture sainte d'une seule et même sainte foi, fussent aussi unies par la tradition vénérable d'une seule et même psalmodie et que la diversité de la célébration ne sépare pas celles qu'avait unies dans la piété la foi unique...» L. 1, c. I 132 et 133. (NDLR)
[37]. «Des Missels très anciens et presque détruits par l’âge contenant l'Ordre de la Messe suivant la coutume gallicane, coutume qui a été en usage depuis les débuts de la Foi dans cette région occidentale jusqu'au moment où la coutume romaine - actuellement en usage - fut acceptée». (NDLR)
[38]. «Puisque la Foi est une, pourquoi des coutumes ecclésiastiques diverses ? Pourquoi une coutume pour la Messe dans la sainte Église romaine et une autre dans les Gaules ?» (NDLR)
[39]. De la Vie des Pères, chap. 17.
[40]. De la Gloire des Martyrs 1.I, chap. 86.
[41]. Histoire des Francs, 1; II chap. XXII.
[42]. Appelées souvent supplications dans les écrits des Papes saint Célestin, saint Léon et Virgile.
[43]. «Mais suppliant Dieu et éprouvant Ses bienfaits…»
[44]. Le Père Lebrun le fait naître à Athènes, alors que d'autres auteurs le font naître en Provence, ou bien en Palestine ou en Roumanie, alors que selon Gennade de Marseille, il est né à Serta en Gordyène (Des hommes illustres, LXIII) (NDLR).
[45]. Voici le texte de la lettre du Pape (chap. 1) : « Tu dis donc que certains requièrent que la paix soit donnée au peuple, ou que les prêtres se la donnent entre eux avent la confection des Mystères, lorsque de nécessité, la paix doit être indiquée (allusion è la formule : Que la paix du Seigneur etc.) après toutes les choses que je ne puis découvrir ; car par le baiser de paix, le peuple témoigne de son adhésion à tout ce qui a été fait dans l'accomplissement du Mystères». On trouve dans la déclaration du Pape un écho de la pensée de Tertullien, à savoir que le baiser de paix est le sceau de la Prière eucharistique, c'est-à-dire le sceau du sacrement de l'unité chrétienne qu'est l'Oblation de la Divine Liturgie (De la Prière, XIV). (NDLR).
[46]. Actes 20, 4 ; 21, 29. 2 Tim 4, 20.
[47]. 2 Tim 4, 9.
[48]. 2 Tim 4, 9. Également par saint Grégoire de Tours. C'est aussi l'interprétation des exégètes modernes, le Père C. Spicq, Joachim Jeremias, la Traduction Oecuménique de la Bible : au temps de saint Paul et jusqu'au 2ème siècle, les écrivains de langue grecque désignent la Gaule par le mot «Galatie» et pour désigner la Galatie ils disent «la Galatie qui est en Asie». (NDLR)
[49]. Missel gothico-gallican, fête de saint Saturnin. (NDLR)
[50]. Citée également par saint Grégoire de Tours. (NDLR)
[51]. Cf. La note de Baronius sur le Martyrologe Romain du 27 juin, la lettre de Marca à la tête de l'Eusèbe des Valois, et la 16ème Dissertation du Père Alexandre sur le 1er siècle. «On pourra voir quelque jour» écrit le Père Lebrun en note «une Dissertation sur l'origine des Églises des Gaules, si Dieu me permet que je donne les Dissertations que j'ai faites sur l’Histoire Ecclésiastique».