De l’abondance de la matière pour la restauration du canon eucharistique de l’ancien rite des gaules

 

 

Extrait du livre « Le Canon Eucharistique de l’ancien rite des Gaules » du père Eugraph Kovalevsky publié aux éditions de Forgeville n°10.

 

Une étrange opinion a cours parmi ceux qui s’intéressent à la liturgie. Plusieurs prétendent que l’Église ne possède pas assez de données pour entreprendre la restauration du canon eucharistique du rite des Gaules ; en fait, la réalité est l’opposé. Le matériel est si riche qu’il fait naître l’embarras du choix. Que nous manque-t-il, en effet ? Le dialogue : nous l’avons même avec des variantes ; les préfaces : nous en possédons une multitude pour les fêtes, les saints, les dimanches Ordinaires ; le Sanctus : il est universel et saint Isidore nous en donne un avec un ajout. Quant aux mémorial, offrande, épiclèse, post-épiclèse... on ne sait plus lequel choisir ; les paroles de l’institution : en leur forme essentielle, elles sont universelles et le rite des Gaules nous propose, en outre, des particularités.

D’où vient alors cette légende ? Est-ce parce que saint Germain ne nous communique pas le texte complet du canon ? En cela, il imite les Pères[1]. Un saint Innocent Ier, pape de Rome, refuse d’écrire les paroles du Christ, trop sacrées pour être livrées aux hommes du dehors ; saint Cyrille de Jérusalem, saint Augustin font de même et préfèrent les transmettre oralement. Nous oublions trop à notre époque cette conduite patristique[2]. D’ailleurs, saint Germain nous prescrit l’ordo de la messe. Il n’indique pas les parties mobiles du Propre et le canon eucharistique gallican est le plus mouvant de tous. C’est dans les livres renfermant le Propre que nous trouverons la majeure partie du canon, c’est-à-dire, dans les missels, sans parler des richesses parsemées en différentes œuvres liturgiques.

Les trois auteurs les plus connus qui restaurèrent le canon eucharistique du rite des Gaules sont : le Père Pierre Le Brun (en 1777), le Père Vladimir Guettée (en 1874) et Monseigneur Louis Duchesne (en 1925)[3]. Nous avons choisi parmi tant d’autres ces liturgistes éminents, à la manière des trois témoins réclamés par le Deutéronome : « Un fait ne pourra s’établir que sur la déposition de deux ou de trois témoins »[4]. Ils reflètent trois siècles, XVIIIe, XIXe et XXe. Dom Cabrol écrivait que « le Père Le Brun ne fut jamais dépassé ». En dehors de ses qualités de liturgiste, il eut la grâce d’être le défenseur ardent de l’épiclèse se rangeant ainsi dans la lignée des orthodoxes en Occident. Le Père Vladimir Guettée va plus loin que Le Brun et se convertit à l’Orthodoxie, il devient un des précurseurs de la renaissance de l’Église orthodoxe de France. Bolotoff[5], le plus grand historien de l’Église (XIXe) définissait la science orthodoxe par « la loyauté historique » ; Monseigneur Duchesne remplit pleinement cette exigence, imbattable dans la vertu de loyauté sur le plan de l’histoire.

Pour le Père Le Brun, il y a six monuments de la liturgie gallicane : quatre missels (missale gothicum ou gothicum gallicanum, missale francorum, missale gallicanum vetus, missel de Bobbio qu’il appelle : Sacramentorum gallicanum), un Lectionnaire (le Lectionnaire de Luxeu, voir Luxeuil) et l’exposé de saint Germain. À l’exception, bien entendu, du Lectionnaire, tous ces cinq documents lui servent pour restaurer le canon eucharistique et, en plus, il fait appel au célèbre Concile de Vaison et à saint Grégoire de Tours.

Le Père Guettée se base sur trois documents : le Missale Gothicum-Gallicanum, la « Liturgie mozarabique » et le « Vieux missel gallican » (Missale Gallicanum Vetus).

Monseigneur Duchesne classe le Missale francorum parmi les sources de la liturgie romaine et il a raison en ce qui concerne le canon eucharistique. Il assied sa restauration de la liturgie gallicane sur neuf documents : Missale gothicum, Missale gallicanum Vetus, la messe de Mone (cette dernière était ignorée du Père Le Brun pour la bonne raison que Mone la mit au jour et la publia en 1850), le Lectionnaire de Luxeuil, les Lettres de saint Germain, les livres bretons et irlandais (surtout le missel de Stove et différents fragments), le missel de Bobbio (de peu de valeur pour le canon eucharistique), les livres ambrosiens et les livres mozarabes. Pour le canon eucharistique, en particulier, il se réfère à saint Germain, la liturgie mozarabe (Liber ordini), saint Grégoire de Tours, Missale gothicum, missel ambrosien, saint Isidore et fait un emprunt au Sacramentaire Biasca[6].

Il est intéressant de noter que le Père Le Brun se contente des sources gallicanes, que le Père Guettée ajoute les sources mozarabes et que Monseigneur Duchesne exploitant les traditions jumelles de Gaule, d’Espagne et de Bretagne, introduit en plus les documents ambrosiens comme faisant partie du patrimoine commun.

Le Brun, dans son analyse, n’a pas encore vu l’interpénétration des trois rites, gallican, mozarabe et celtique. Guettée savait déjà que ces trois rites frères présentent trois variantes de la même tradition : il tient compte de ce qu’Autun est en relation intime avec Tolède, de ce que l’évêque de Troyes visite la Bretagne, et de ce que les moines bretons descendent en Provence. Cette prise de conscience de l’unité de base des trois rites est une acquisition précieuse pour la science liturgique, mais elle recèle un danger, celui de trop estomper les différences et le Père Guettée tombe dans ce piège.

L’originalité de Duchesne est d’avoir donné la place dans ses travaux sur le rite gallican à l’influence milanaise. Dans sa thèse magistrale qu’il aurait été intéressant de citer in extenso[7], il établit que Milan, ville royale, fut pour l’Occident et particulièrement pour la France, la Bretagne et l’Espagne, le centre, la métropole morale. Les conflits canoniques et liturgiques sont réglés non à Rome mais à Milan. Certes, à cette époque, aucune capitale n’imposait son rite aux provinces mais l’échange était inévitable.

Ces trois auteurs ont-ils exploité tout le matériel ? Non. Ils se sont limités aux documents majeurs et n’ont pas poussé l’analyse jusqu’à la multitude des textes mobiles, ne scrutant ni les œuvres d’Alcuin, ni les prières de Cassandre ce curieux auteur de la Renaissance, ni les secrètes romaines ou les prières de la préparation à la messe parmi lesquelles sont camouflées des épiclèses et des post-épiclèses, ni les vestiges des oraisons gallicanes dans le missel romain, ni les formules gallicanes persistant dans les rites de France des siècles postérieurs, etc...

Afin de ne pas demeurer parmi les généralités et pour permettre d’entrer en contact avec ce travail d’abeille, nous citerons un exemple tiré d’un recueil de prières pour la piété privée, composé par Alcuin [8] avec des textes liturgiques gallicans : « Memores sumus aeterne Deus... » « Dieu éternel, Père Tout Puissant, faisant mémoire de la passion très glorieuse de Ton Fils, de Sa résurrection et de Son ascension au ciel... nous supplions Ta Majesté, que montent nos humbles prières vers Toi, Dieu très clément et que descende sur ce pain et sur cette coupe la plénitude de Ta Divinité. Que descende aussi, Seigneur, l’insaisissable et invisible puissance de Ton Esprit-Saint comme elle descendait autrefois sur les offrandes de nos pères. Par le Christ notre Seigneur... »[9]. Nous sommes en présence d’une périphrase à peine retouchée d’un mémorial et d’une épiclèse les plus répandus des anciens rites gallican et mozarabe. (On reconnaîtra cette prière dans le texte de notre liturgie, sous sa forme la plus pure). En effet, comment procéda Alcuin ? Il détacha le mémorial et l’épiclèse du canon et, voulant les transformer en oraison, écrivit en place de : « Faisant mémorial de Sa passion très glorieuse... » « Dieu éternel, Père Tout Puissant, faisant mémoire de la passion très glorieuse de Ton Fils... ». De cette façon, les apparences étaient sauvées ; ce n’était plus l’ordo gallican rayé par Charlemagne mais une prière privée de rechange. Car le canon romain, une fois introduit, le mémorial et l’épiclèse gallicans n’avaient plus de place nulle part. Comment transmettre à la postérité le beau texte des Pères auquel Alcuin était attaché autrement qu’en composant une prière inutile et inutilisable en soi mais irremplaçable par son contenu ! Mettons en relief dans cette oraison gallicane l’expression paulinienne : « la plénitude de Ta Divinité » et le nom apophatique : « insaisissable », tous deux chers aux trois premiers siècles chrétiens.

Cet exemple transparent de texte à peine modifié, démontre l’utilité d’explorer les documents mineurs. Nombre d’autres textes réclament une exégèse plus compliquée, à la manière d’un puzzle, mais tous se complétant les uns les autres sont les témoins de l’ininterruption clandestine de la tradition gallicane, de sa ténacité semblable aux herbes qui poussent parmi les pierres des ruines.

Loin de nous la pensée qu’un Duchesne ignorait ces documents mineurs. Nous n’avons pas le privilège de les découvrir et nous profitons, en réalité, du labeur des liturgistes auxquels va notre gratitude, mais pour une restauration intellectuelle et archéologique les documents majeurs étaient suffisants. Le Brun, Guettée et Duchesne sont parvenus, rien qu’avec ces documents majeurs, à remettre sur pied le texte complet du canon eucharistique du rite des Gaules dont l’unité, malgré quelques différences de détail, est frappante. Voici l’opinion caractéristique du liturgiste actuel J.A. Jungmann dont l’œuvre éditée récemment fait autorité : « La liturgie gallicane, en vigueur en France au début du Moyen Âge, forme un ensemble original et achevé. Bien qu’elle ait disparu au VIIIe siècle, elle nous est bien connue, surtout la messe »[10].

Ce bref aperçu montre combien l’abondance des textes comble et déborde le trou imaginaire !

 

 


[1] Saint Germain (f. 117), dans ses Lettres où il expose l’ordo de la messe, résume le canon eucharistique en une seule phrase et passe de suite à la fraction du pain. Pourtant, entre le « sonus » et « laudes », il s’échappe et parle assez longuement de la Consécration, citant les Paroles du Christ. Ce problème sera traité dans « l’INSTITUTION ».

[2] Sur ce sujet, consulter Dom Guéranger : « Institutions liturgiques ». Consulter aussi l’ouvrage : « Du secret des mystères » Le Lorrain (Paris 1710), ainsi que notre ouvrage : page 49. Mais il est évident que le texte classique est celui de saint Basile (P.G. t. XXIX, col. 188) que nous citons dans « l’ÉPICLÈSE ». Saint Basile insiste sur le fait que les rites sacrés étaient transmis oralement et qu’on ne les trouve ni dans les Écritures, ni dans les écrits des Saints, démontrant par cela le caractère ésotérique de la liturgie.

Le « Traité des Sacrements » (P.L. t. XVI, col. 436-443), si discuté par la science et réattribué aujourd’hui à saint Ambroise (éd. Les Sources Chrétiennes, Paris 1950, et la remarquable analyse de B. Botte), fait exception et n’hésite pas à citer ouvertement les Paroles de l’institution et de l’anamnèse, mais il n’était destiné qu’aux prêtres ; néanmoins, il tait l’épiclèse. Le « Traité des Sacrements », considéré définitivement par le prudent Duchesne, en 1925, comme un pseudo-ambrosien, montre la relativité de la critique historique. N. Ouspensky (voir note 7) parle encore, en 1954, de ce Traité comme d’un ouvrage pseudo-ambrosien ; cela illustre le manque de contact de la Russie actuelle avec la science occidentale.

[3] Entre Guettée et Duchesne, se place en 1922 l’œuvre du P. Jean-Baptiste Thibaut : « L’ancienne liturgie gallicane ». Rendons-lui hommage car il fut pour nous un guide précieux dans les années 30 à 40, complétant sur beaucoup de points les autres auteurs, en particulier saint Cassien de Marseille et saint Césaire d’Arles dont il souligne l’influence sur la liturgie gallicane. Nous désirons consacrer une étude critique et complète aux auteurs traitant du rite des Gaules.

[4] Deut. XVII ;6 Matt. XVIII ;16 I. Tim. V ;19.

[5] V.V. Bolotoff : « Cours d’Histoire de l’Église primitive » (Pétersbourg 1908). Voir aussi : Lecture chrétienne (Khristianskoé tchtenié) 1913.

[6] Voir E.M. p. 234 à 241 ; O.C.C. p. 158 et 225 ; « l’Union chrétienne » (Paris 1874), liturgie gallicane par W. Guettée (p. 529).

[7] O.C.C. p. 33 à 36. Rappelons que le célèbre Concile de Turin, présidé par l’Archevêque de Milan, s’occupa de juger certains cas canoniques de l’Église des Gaules et ses décisions furent insérées dans les collections canoniques des Gaules.

[8] Alcuin, originaire d’York, vers 735, est appelé en France par Charlemagne qui le place à la tête de l’École Palatine et le charge de la réforme liturgique. Guizot le nomme : « le premier ministre intellectuel de Charlemagne ». En accédant au désir de l’Empereur d’introduire le rite romain à la place du rite gallican, Alcuin de plus en plus amoureux de ce dernier rite, au fur et à mesure qu’il l’étudie, s’emploie à garder au maximum le vieux texte sous forme de messes votives, engageant les moines à recopier les anciens textes qu’il glisse parmi les autres. Nous sommes convaincus que le manuscrit actuel des Lettres de saint Germain, conservé à la Bibliothèque Municipale d’Autun, fut recopié et inséré parmi des dissertations sur les vertus, le péché originel, le canon romain, les Instructions d’Alcuin, par un moine disciple d’Alcuin lui-même. Ce grand liturgiste, par humilité, demeura diacre jusqu’à sa mort.

[9] Alcuin P.L. T.L. XXXV col. 449 (Voir : ÉPICLÈSE et notes 637, 639).

[10] J.A. Jungmann : « Missarum Sollemnia » (Aubier 1953, p. 72). Nous citerons à plusieurs reprises cette œuvre en trois volumes, riche en renseignements, mais nous formulons quelques réserves quant aux thèses de cet auteur autrichien qui prononce « le dernier mot » de la science liturgique. Tout en saluant en lui le défenseur de l’unité du canon, de la participation des fidèles à l’Oblation et du retour à la conception eucharistique du Sacrement, nous regrettons qu’en s’opposant à la « magie » sacramentelle du Moyen Âge il n’ait pas vu la valeur centrale de l’épiclèse. L’épiclèse ne contredit pas sa thèse mais la complète et la renforce. Jungmann ne nie pas l’épiclèse, il ne la sent pas.