Le Choix du rite

 

Extrait du livre "Orthodoxie et Occident" de Maxime Kovalevsky, 1990, p.105.

 

Avant d’aller plus loin dans l’historique, il convient d’exposer l’essentiel des raisons qui ont motivé le choix du rite célébré dans l’Église catholique orthodoxe de France, raisons trop souvent ignorées, mal comprises ou mal interprétées.

Aussi bien l’Église russe - en les personnes du patriarche Serge et de son Synode - que les chercheurs de l’Orthodoxie occidentale, ont été très attentifs au choix du rite que devait adopter la nouvelle forma­tion ecclésiale orthodoxe en Occident. En effet, le problème du rite n’est pas secondaire : il est crucial. C’est par son rite, c’est-à-dire l’ensemble de sa liturgie (liturgie eucharistique, célébration des sacrements, cycle journalier des Heures, cycles hebdomadaire et annuel, structure des services, manière de célébrer, etc.) que se manifeste la vie d’une Église.

Des exemples de solutions rencontrées dans l’histoire pouvaient guider ce choix. Depuis l’Église antique, quand un groupe souhaitait entrer dans la communion de l’Église, deux cas principaux se présentaient. Si le groupe était constitué en majorité de personnes non baptisées, l’Église les recevait en leur donnant un rite tout constitué, celui de l’Église-mère, mais traduit dans la langue du peuple. Tel a été le cas du monde slave évangélisé au Xe siècle par les Byzantins, ou encore celui des Finnois ou des Japonais évangé­lisés par les Russes. Si le groupe entrant était constitué de personnes déjà baptisées mais dans une Église hérétique ou schismatique, l’Église orthodoxe les recevait le plus souvent avec leur rite particu­lier à condition qu’il soit expurgé des éléments incompatibles avec l’enseignement orthodoxe. Cette méthode a été appliquée en Russie aux Vieux-Croyants lors de leur retour à l’obédience de l’Église d’État au XXe siècle. Elle était également préconisée dans les pourparlers entre l’Église orthodoxe et l’Église anglicane au XIXe siècle, en prévision d’une possible union. Et c’est elle qui, tout naturellement, a été appliquée par le patriarche Serge de Moscou à Monseigneur Winnaert et son groupe. Jamais l’idée d’imposer un rite oriental à des communautés occidentales n’a été sérieusement envisagée ni par la hiérarchie ni par les savants orthodoxes.

Pour comprendre mieux encore cette décision du patriarche Serge datée de 1936, rappelons quelle était la situation canonique, liturgique et psychologique de l’ensemble de la chrétienté en cette veille de la Deuxième Guerre mondiale.

Dans l’Église de Rome : après les réformes de Pie X et ses successeurs, éveil d’un grand intérêt pour les restaurations liturgiques[1], et après la crise moderniste, renouveau de la pensée catholique avec Maritain, Bernanos, Gilson et autres ; projets de travaux "unionistes" ; espoir de ramener à l’union avec Rome les intellectuels orthodoxes qui représentent déjà un phénomène important en Occident ; tendance à estomper les signes extérieurs du Grand Schisme ; succès du rite byzantin ; engouement pour l’iconographie slave et les monastères de rite oriental...

Dans l’Église orthodoxe : réveil théologique surtout chez les penseurs laïcs ; problèmes des immigrations inassimilées ; prise de conscience du fait que la liturgie est une force conservatrice d’une culture nationale ; rite strictement byzantin, strictement uniforme dans sa présentation écrite, mais considérablement différencié dans son application selon les Églises locales...

Dans ce nouveau climat qui se fait jour dans un monde chrétien où l’on cherche à minimiser les différences entre catholicisme romain et catholicité orthodoxe, l’entrée officielle dans l’Église orthodoxe d’un groupe, l’Église orthodoxe de France, où se rencontrent outre quelques orthodoxes d’origine, des chrétiens ayant pour des motifs divers cessé de pratiquer leur religion de baptême et des "errants" en recherche spirituelle, cette entrée constitue un fait nouveau surprenant accueilli avec réserve mais finalement accepté.

Le rite en français célébré dans la communauté de Mgr Winnaert lors de son entrée dans l’Église orthodoxe ne correspondait qu’à un stade de passage entre, d’une part, le rite établi par certains liturgistes anglicans partisans du retour aux sources patristiques et, d’autre part, le rite de l’ancienne Gaule dans la version établie par Vladimir Guettée.

Néanmoins deux autres solutions furent alors proposées : soit adopter le rite byzantin tel qu’il est pratiqué dans le monde ortho-doxe mais traduit en français, soit adopter le rite romain tel qu’il avait été fixé par le concile de Trente sous le pontificat de Pie V, traduit du latin en français, expurgé des éléments incompatibles avec la doctrine orthodoxe, et complété par les éléments manquants mais fondamentaux pour la doctrine orthodoxe.

Ces deux solutions présentaient et présentent toujours, l’une comme l’autre, de sérieux inconvénients.

 

Le rite byzantin n’a jamais été célébré comme rite local organique en Europe occidentale. Son introduction ne peut donc être la restauration d’une tradition ancienne, mais une introduction étrangère sans racines. Par ailleurs, il est représenté en Europe par les pratiques religieuses de groupes d’émigrés appartenant à diverses Églises territoriales, usages qui, bien qu’identiques dans les livres liturgiques, se différencient très sensiblement dans leurs manifestations concrètes d’une Église à l’autre.

Parmi ces diverses pratiques, laquelle les Français auraient-ils dû adopter ? Celle des Russes, alors les plus actifs dans l’émigration ? celle des Grecs ? des Serbes ? des Roumains ? des Ukrainiens ?...Les circonstances historiques propres à chacune des Églises locales qui justifient ces différences, sont étrangères au terroir occidental de l’Europe : elles ne s’inscrivent pas dans son passé. Le choix que l’on aurait pu faire alors n’aurait reposé sur aucun argument objectif et aurait été de nature émotionnelle. De plus, l’adoption du rite byzantin sous sa forme extérieure grecque ou russe, aurait été œuvre - consciente ou non - de colonisation grecque ou russe d’où n’aurait pas été absente la séduction d’un certain exotisme religieux.

 

Le rite romain se présentait à cette époque sous sa forme fixée par le concile de Trente, modifiée par les réformes successives des souverains pontifes et surtout de Pie X. C’était un rite en évolution qui a fini par aboutir aux grandes réformes du concile de Vatican II. Adopter comme base de départ ce rite romain du moment, même expurgé, même enrichi d’éléments orthodoxes (épiclèse, communion sous les deux espèces, etc.), n’eût pas été de bon conseil. Le suivre aurait été une erreur qui aurait conduit à un dangereux amalgame, générateur de malentendus comme par exemple celui que les chrétiens unis au siège de Rome provoquent aussi bien en Occident qu’en Orient lorsqu’ils célèbrent la liturgie byzantine. On serait tombé dans une réplique de l’uniatisme : identité de rite, différences dogmatiques.

 

Une troisième solution fut donc envisagée et finalement acceptée aussi bien par le patriarche Serge et son Synode que par la communauté française entrée avec Mgr Winnaert dans la communion de l’Église orthodoxe, solution soutenue par l’ensemble des sympathisants de ce mouvement de retour en Occident vers la tradition de l’Église indivise du premier millénaire.

« Pendant mille ans, les Églises de tout le bassin méditerranéen étaient unies dans la communion universelle de la chrétienté, Église indivise, unique famille d’Églises-sœurs (...). Au IVe siècle, Hilaire de Poitiers, côte à côte avec Athanase d’Alexandrie, défendait l’Orthodoxie contre Libère, pape de Rome, qui chancelait vers l’hérésie. Au IVe siècle, Cassien de Marseille initiait les Gaules aux profondeurs de la vie monastique d’Orient. Au Ve siècle, Geneviève de Paris était acclamée de Syrie par Siméon le Stylite. Et ce n’est pas au catholicisme romain ni au catholicisme arien que Clovis s’est converti en 498 en conquérant la Gaule mais au catholicisme orthodoxe de l’Église indivise qui était la religion de ces Gallo-romains qu’il avait vaincus.[2] »

 

[1] Dom Guéranger, dom Lambert Beauduin,..

[2] Archiprêtre E. Kovalevsky, L’Église catholique orthodoxe, 1957.