La compénétration des divers rites

 

Issue du livre "la Sainte Messe selon l'ancien rite des Gaules" du père Eugraph de 1956.

 

« Vous célébrez la liturgie selon saint Germain de Paris » peut-on nous dire, « c’est entendu, elle appartient incontestablement à la tradition des Gaules, tant par sa forme que par son esprit, mais n’avez-vous pas intercalé dans ce texte des éléments d’autres rites, romain, milanais ou oriental ? »

Nous avons déjà répondu à cette question dans notre avant-propos des « Matines Pascales » (Librairie Œcuménique Setor, Collection « Liturgie » 1948) où nous citions le lumineux passage de saint Grégoire le Grand (S. Grégoire, Epistl. LXIV ad August. I, IX, P. L. t. LXVII col. 1186)[1]. Reprenons-en cependant l’examen et notons, tout d’abord, quelques opinions de liturgistes rencontrés au cours de notre présent travail. L’un pense que nous n’avons même pas le droit de poser la question. Il considère que tout emprunt est presque comparable à un péché, voire un crime de lèse-majesté, une fantaisie, un manque de sérieux. Théorie étrange de « raciste rituel », transformant le Corps universel de l’Église en un composé de monades leibnitziennes privées de communications entre elles ! Or, historiquement, aucun rite n’a pu rester complètement imperméable aux influences du dehors et sans influence sur les autres. Les échanges et les emprunts entre les divers rites locaux ont, au contraire, toujours été de règle. Quoi de plus légitime qu’une liturgie s’enrichissant d’apports nouveaux ? Les membres du corps vivant de l’Église ne se doivent-ils pas une communion réciproque permanente ? Si nous constatons à notre époque une certaine cristallisation des rites byzantin, romain, syriaque ou arménien, la raison en est dans le déchirement tragique des Églises, le repliement de chacune sur elle-même, leur fanatisme d’un style, d’une forme, d’une tradition locale, trahissant la catholicité et l’universalité de l’Église orthodoxe. Ce serait une faute dangereuse que d’accentuer les limites locales légitimes des Églises au sein de l’Église universelle jusqu’à la création de frontières et de compartiments étanches, ce qui frôlerait le schisme. Laisser s’installer un principe d’isolement dans l’Église indivise où l’intercommunion est la norme, où la concélébration des évêques et des prêtres des Églises locales est habituelle serait aussi nuisible que d’imposer à tous les pays un rite uniforme. Les deux attitudes : isolationnisme et unification contredisent également la catholicité de l’Orthodoxie. Précisons, pourtant, que les emprunts ou apports mutuels de richesse, ne doivent en rien briser l’unité de forme et d’esprit du rite local, ni fausser son chant dans la symphonie liturgique de l’univers. Un exemple classique de ce que nous venons de dire est le célèbre « Agios ô Theos », cité plus haut. Né à Constantinople, toutes les Églises d’Orient, de Rome, de Gaule, d’Espagne s’empressèrent de l’insérer dans leur liturgie. L’Occident garda même les paroles en grec, quitte à les répéter ensuite dans sa propre langue. Ceci rompit-il la structure individuelle des rites ? Nullement, car chaque liturgie s’en servit différemment, modelant ses formes et l’entourant de contextes non semblables. Et personne n’eut alors la pensée d’accuser les Églises locales de « plagiat » ou « d’éclectisme fantaisiste », personne n’en conclut à un nivellement des rites. Continuons nos exemples d’emprunts ; mettons à jour quelques-uns de ceux que Rome fit à l’opulence de Constantinople, même après la séparation. Le XIIe ordo romain indique que le pape et les cardinaux, se rendant après la messe pascale au repas en commun pour manger l’agneau, chantaient en grec l’hymne resplendissant de la Pâque sacrée. L’antienne du Magnificat de la Nativité de la Vierge, dans le bréviaire romain, est la traduction exacte de l’Apolyticon : « Ta naissance, ô Vierge, Mère de Dieu, a annoncé la joie au monde entier, car de Toi est né le Soleil de Justice, le Christ notre Dieu, Qui, effaçant la malédiction, a apporté la bénédiction, et confondant la mort, nous a donné la vie éternelle ». L’antienne du Benedictus de la Fête de la Circoncision (1er janvier) : « Mirabile mysterio », est la traduction littérale d’une stichère du 26 décembre (calendrier oriental) : « Paradoxon mysterium ». Enfin, la strophe de la procession de la Chandeleur périphrase une antienne grecque tirée de la même fête : « Orne-toi, chambre nuptiale ».

Mais le cas le plus curieux est celui de l’hymne à la Vierge « Sub Tuum », « Nous nous pressons sous Ta miséricorde, Mère de Dieu ». D’origine probablement gréco-syrienne, cet hymne, chanté à Byzance à la fin des Vêpres de Carême, pénètre très tôt en Occident, avec des variantes. Au XVIe siècle, venu de Pologne, il entre dans la liturgie russe d’Ukraine après avoir subi des retouches occidentales. Pendant la guerre de 1914, à la faveur de l’exode des Galiciens et des Ukrainiens vers la Grande Russie, il est accepté sous sa nouvelle forme par presque toute la Russie, et bien que non imprimé dans les livres liturgiques, il est chanté à la manière occidentale à la suite des Vêpres et des Matines. Ainsi, la pratique liturgique actuelle de l’Église de Russie se sert doublement de cet hymne à la Vierge : sous l’influence de Byzance, elle le chante aux Vêpres de Carême et sous l’influence de l’Occident, dans nombre d’Églises, elle le chante devant l’icône de la Vierge après les Vêpres et les Matines durant toute l’année.

Arrêtons ici les exemples. Redisons que Rome n’a pas perdu sa personnalité liturgique en puisant dans la tradition byzantine ou gallicane pas plus que le rite des Gaules en acceptant l’influence de Rome et de l’Orient, ni Milan par ses fréquents emprunts à la tradition franque et tirons les conséquences : l’emprunt ne dénature pas le rite.

Examinons à présent quelques enrichissements apportés à notre liturgie. Dans l’Oratio ad praelegendum, nous proposons au célébrant de dire la prière « Roi du Ciel, Consolateur, Esprit de vérité ». À vue superficielle, ceci peut paraître un emprunt à la liturgie de saint Jean Chrysostome, mais peut-on affirmer sérieusement que cette prière fait partie de cette liturgie ? Pour nous conformer à l’expression des liturgistes modernes occidentaux, nous dirons qu’elle est paraliturgique. L’Orient la dit actuellement avant tous les services divins, de même que depuis le Moyen Age on récite en Occident : « Je te salue, Marie » avant chaque office. Nous avons mis en lumière cette prière, non par imitation de la liturgie orientale, mais parce qu’aussi bien que le célèbre « Agios ô Theos », elle est un chef-d’œuvre spirituel, emplissant d’esprit orthodoxe l’âme du priant, disposant son cœur à l’humilité et la préparant à l’inspiration féconde. Qui la composa ? Quand s’imposa-t-elle au rite byzantin ? Son origine reste obscure, la critique historique n’a pu l’éclaircir. Le fait demeure : l’Église orthodoxe possède un diamant et nous ne pouvons ni ne voulons, sous prétexte de respect formel ou de sauvegarde sectaire de l’intégrité du rite, l’éliminer de notre liturgie, privant l’Occident de cette beauté. Cette prière détruit-elle l’unité structurale et l’esprit de la liturgie gallicane ? Certes, non. Elle l’enrichit au même titre que celle de saint Jean Chrysostome. Ce grand Patriarche ne la connaissait pas plus que notre patron, saint Germain de Paris.

Nous avons dit que la deuxième condition pour qu’une liturgie soit orthodoxe est qu’elle exprime pleinement l’Orthodoxie. Ce maximalisme dogmatique, étant soumis à l’évolution historique, ne se réalise pas dès le premier jour. Trois exemples tirés de la liturgie de saint Jean Chrysostome prouveront cette précision progressive de l’enseignement dogmatique. Le premier est la prière sublime que le prêtre prononce à voix basse durant l’Offertoire : « Personne n’est digne... » et qui se termine par la formule : « C’est Lui Qui offre et Qui est offert, Qui reçoit et Qui distribue ». Cette prière : « ...Celui Qui reçoit », n’existe pas dans les textes classiques des liturgies antiques qui considéraient le Père comme recevant l’offrande et le Fils offrant et étant offert. Elle rencontra une longue résistance et c’est le Concile de Constantinople qui justifia définitivement son admission. Le deuxième exemple est le développement de la Préface par les noms apophatiques attribués au Père. En effet, à l’époque post-arienne, la préface, insistant sur le dogme trinitaire, s’adressait à Dieu le Père, à son Fils et à son Esprit. Ce n’est que tardivement que s’intercala la série des noms apophatiques : ineffable, inexprimable, etc...

Enfin, le troisième exemple se rapporte à l’époque où l’Orthodoxie luttait contre l’infiltration des idées scolastiques. La notion de la lumière incréée du Saint-Esprit s’ouvrit alors un chemin dans la liturgie de Byzance et au XIVe siècle éclata le beau tropaire : « Nous avons vu la vraie Lumière », hymne de victoire après la communion[2]. Ces trois faits nous semble-t-il, expliquent que le sens de l’évolution liturgique ne fait qu’un avec l’esprit réel de la tradition orthodoxe. L’enrichissement, réalisé avec discernement et tenant compte de la structure et de l’âme du rite, était indispensable pour que notre liturgie gallicane ressuscitât, au lieu de rester figée dans les formes d’un passé reculé, et devint une œuvre vivante.

N’oublions pas que l’objectif majeur des successives précisions théologiques concernant la liturgie (qui sont tout autant des précisions spirituelles) est la victoire sur les hérésies. C’est grâce à ces rectifications que nous avons intercalé dans le Mémorial la phrase : « Nous qui sommes à Toi, nous T’offrons ce qui est à Toi ». Notre souci était, là aussi, de rendre la pensée théologique avec pureté et clarté. Quelques-uns s’en indignèrent, alléguant que cette phrase n’est point dans le texte du mémorial gallo-milanais parvenu jusqu’à nous et qu’elle représente un emprunt à la liturgie de saint Jean Chrysostome ! Nous avons déjà répondu, un emprunt qui ne déforme pas l’esprit et poursuit un but d’enseignement théologique est légitime. Mais s’agit-il d’un emprunt ? Que cette réaction irréfléchie nous serve à montrer combien une thèse émise hâtivement est battue par ses propres armes, car si ses auteurs avaient au préalable, procédé à une courte enquête et profité des avis autorisés des Hopp, des nous furent données à l’époque post-arienne, la doxologie trinitaire de Basile et la préface arlésienne qui, l’une et l’autre, remplacèrent les formules anciennes profondément orthodoxes mais susceptibles d’interprétations hérétiques. Watterich, des Popst, des Baumstarck, des Cabrol, ils se seraient aperçus que toute liturgie, aussi bien latine que grecque, contient des paroles analogues : « De tuis donis ex datus », ou « Dona ex Tuis », ou encore « Tua de Tuis », etc., différentes formules relevées dans les textes antiques. Dom Cabrol, pour ne citer que lui — ses paroles sont aisément vérifiables — écrit dans son article : « Anamnèse » (D.A.C.L. p. 1987) : « Ces formules, idées familières aux liturgies orientales aussi bien qu’aux liturgies latines, doivent remonter à une haute antiquité. Ces dons que nous offrons sont de Dieu et retournent à leur auteur ». Pourquoi ces paroles ne figurent-elles plus dans le mémorial du rite occidental ? Parce que ce rite les perdit sur sa route historique ; la liturgie ne s’enrichit pas obligatoirement, parfois aussi elle s’appauvrit. Cette formule fut-elle perdue à jamais ? Non, puisqu’elle naît dans les secrètes et diverses prières, en particulier dans le sacramentaire léonien. Celui qui est quelque peu familier du sacramentaire antique et de l’histoire des secrètes, sait que ces dernières sont des périphrases du mémorial ou de l’épiclèse, issues avec de légères modifications des canons eucharistiques. La meilleure littérature que l’on puisse consulter sur ce sujet sont les œuvres du vieil Alcuin et du célèbre Cassandre de la Renaissance. Les apparences trompent parfois. L’enrichissement ne provient pas toujours d’une ajoute postérieure mais quelquefois d’une restauration des formes antiques les plus pures. Il faudrait, pour être encore plus exact, s’arrêter sur le problème de la centonisation si bien étudié liturgiquement par Dom Havard et Dom Cafin[3].

Récapitulons. Lorsque nous approchons la liturgie, concevons clairement son unité, unité du style sacré opposé au style profane, unité chrétienne qui la distingue des cultes païens, et enfin unité orthodoxe qui la sépare des éléments hétérodoxes. Cette unité orthodoxe se manifeste simultanément à travers le temps et l’espace, et la plénitude de l’enseignement de la spiritualité orthodoxe lui est aussi indispensable que l’authenticité des sources. Dans cette unité apparaissent alors les rites locaux. Chaque rite local se définit par sa structure et son esprit. L’unité et la multiplicité des rites forment la vraie catholicité. Penser que les rites doivent être isolés les uns des autres et détachés de toute influence réciproque est une erreur ; non moins que le désir d’annuler les particularités au nom d’une unification extérieure.

Les rites locaux ont toujours procédé à des « emprunts » mutuels, sous condition que la forme et l’esprit n’en soient pas altérés. La stabilisation artificielle, à une date donnée, contredit la tradition vivante de l’Orthodoxie.

Le rite, normalement, doit exprimer la plénitude de l’enseignement et de la vie spirituelle de l’Église. Son but est la sanctification la transformation de l’humanité et de la terre entière qui attend avec espoir et « des gémissements inénarrables la liberté des enfants de Dieu ».

 

 


[1] Si l’Église de Constantinople ou toute autre a quelque chose de bon, je suis prêt à les imiter, dans ce qu’elles ont de bon. Ce serait folie de mettre la primauté à dédaigner d’apprendre ce qui est le meilleur ! ». Et à saint Augustin, apôtre de l’Angleterre : « Votre fraternité connaît la coutume de l’Église romaine... mais si vous trouvez dans toute autre Église quelque chose qui puisse être agréable à Dieu, choisissez avec soin... car nous ne devons pas aimer les choses à cause des lieux, mais les lieux à cause des choses. »

[2] Cet hymne est emprunté aux hymnes de la Pentecôte.

[3] La création liturgique rappelle l’œuvre d’une abeille. Elle prend les textes, les expressions dans le patrimoine commun de l’Église, sans se soucier d’en indiquer la provenance. Recueillant de droite et de gauche, elle construit une hymne, elle compose une prière. Le Sanctus de la Messe en est un des témoins les plus connus. Il est formé d’Isaïe (VI. 3) avec intercalation du mot : "les cieux", plus le psaume 117 et un emprunt à Matthieu (XXI. 9).

Le célèbre canon des Matines byzantines : « Le Christ est né, glorifions-Le... » est une périphrase sous forme iambique de plusieurs textes bibliques et de sermons des Pères, particulièrement celui de Grégoire le Théologien.

Cette méthode de créer s’appelle la centonisation.