Légitimité et mode de compénétration des rites

 

Chapitre 4 du rapport de la commission liturgique de 1968 présidée par Mgr Jean de Saint-Denis présentée au patriarcat roumain.

 

I.Légitimité de la compénétration des rites

 

On aurait pu supposer que les Orientaux se réjouiraient des apports de leur liturgie à la liturgie occidentale… Pourtant, en le faisant, l’Église catholique orthodoxe de France fut accusée par quelques-uns de « fantaisie » et d’éclectisme. Les Orientaux considéraient que « tout emprunt est presque comparable à un péché, voire à un crime de lèse-majesté, une fantaisie, un manque de sérieux. Théorie étrange de « racisme rituel », transformant le Corps universel de l’Église en un composé de monades leibniziennes privées de communication entre elles ! » (La sainte messe selon l’ancien rite des Gaules, chap. III).

Certes, la liturgie des Gaules contient sa propre richesse dogmatique et patristique ; il n’existe, néanmoins, aucun motif valable pour priver les Français de l’enseignement des saint Jean Damascène, saint Roman le Mélode, saint Éphrem le Syrien, saint André de Crète, etc. à condition, bien entendu, que ces emprunts ne supplantent en rien le patrimoine occidental, ni ne brisent la structure antique.

Nous ne faisons que suivre en cela l’autorité de saint Grégoire le Grand, accusé du même « crime » ; il écrivait à Jean de Syracuse :

« Si l’Église de Constantinople ou toute autre a quelque chose de bon, je suis prêt à les imiter dans ce qu’elles ont de bon. Ce serait folie de mettre la primauté à dédaigner d’apprendre ce qui est le meilleur. »

Et à saint Augustin de Cantorbéry, apôtre de l’Angleterre :

« Si vous trouvez dans toute autre Église quelque chose qui puisse être agréable à Dieu, choisissez avec soin… » (Epistl. LXIV ad August. IX, P.L. t. LXVII).

Dès 1956, notre Évêque avait déjà situé le problème dans son ouvrage précité :

« Historiquement, aucun rite n’a pu rester complètement imperméable aux influences du dehors et sans influence sur les autres. Les échanges et les emprunts entre les divers rites locaux ont, au contraire, toujours été de règle. Quoi de plus légitime qu’une liturgie s’enrichissant d’apports nouveaux ? Les membres du Corps vivant de l’Église ne se doivent-ils pas une communion réciproque permanente ? Si nous constatons à notre époque une certaine cristallisation des rites byzantin, romain, syriaque ou arménien, la raison en est dans le déchirement tragique des Églises, le repliement de chacune sur elle-même, leur fanatisme d’un style, d’une forme, d’une tradition locale, trahissant la catholicité et l’universalité de l’Église orthodoxe. Ce serait une faute dangereuse que d’accentuer les limites locales légitimes des Églises au sein de l’Église universelle jusqu’à la création de frontières et de compartiments étanches, ce qui frôlerait le schisme. Laisser s’installer un principe d’isolement dans l’Église indivise où l’intercommunion est la norme, où la concélébration des évêques et des prêtres des Églises locales est habituelle serait aussi nuisible que d’imposer à tous les pays un rite uniforme. Les deux attitudes : isolationnisme et unification contredisent également la conciliarité, la catholicité de l’Orthodoxie. Précisons, pourtant, que les emprunts ou apports mutuels de richesse, ne doivent en rien briser l’unité de forme et d’esprit du rite local, ni fausser son chant dans la symphonie liturgique de l’univers » (chap. III)

 

II.Mode de compénétration

 

Nos « Matines Pascales », éditées en 1948, montrent comment le rite oriental a épanoui les Pâques occidentales :

« Les Vigiles du Samedi Saint (occidental) sont parfaites certes, mais, à tort, on voulut voir en elles la consommation de Pâques. Elles restent la préparation, la dernière bataille du Ressuscité, l’aurore ! Le diacre, tel un Chantecler, annonce la vie immortelle… Mais les dernières "ombres de la grâce", les "figures" de l’accomplissement sont encore présentes (les leçons de l’Ancienne Alliance). Le ciel est descendu jusqu’aux abîmes de la terre, les abîmes de la terre n’ont pas encore bondi vers le ciel. On attend l’accord final. L’orchestre se tait, la lumière pascale s’affaiblit.

Les Matines occidentales qui suivent les vigiles, selon le rituel romain, replongent les fidèles dans la méditation des psaumes, jetant un voile sur la vision face à face du Ressuscité… Pour toutes les fêtes de l’année, les psaumes sont des lumières royales ; la Nuit de Pâques, ils semblent des veilleuses en plein soleil de midi. Mais les orthodoxes français ont le privilège d’écouter le battement des ailes de la poésie sacrée de saint Jean Damascène, écho de l’allégresse céleste… Semblable aux trois pétales d’une fleur pensivement repliée sur elle-même, sous l’action de la joie du Printemps éternel de la Résurrection et comme frappés des rayons du soleil, les trois nocturnes latins éclatent, s’épanouissent et donnent l’hospitalité aux abeilles divinement inspirées, aux hymnes de Byzance. »