Du principe formel ou structural

 

Issue du livre "la Sainte Messe selon l'ancien rite des Gaules" du père Eugraph de 1956.

 

En réalité, nous avons d’autres critères plus exacts et plus précis, en premier lieu le critère formel structural.

Nous avons parlé plus haut de l’unité de la liturgie chrétienne, énumérant brièvement les parties qui la composent. Toutes les liturgies dignes de ce nom contiennent ces éléments bien que non dans le même ordre, ni selon la même composition ornementale. La croix est toujours la croix, mais elle peut adopter maintes formes : grecque, russe, papale, fleurie, couronnée, cerclée, à quatre, à six ou à huit branches. De même, les rites expriment tous le mystère unique mais suivant des formes personnelles qui dessinent leur génie, leur caractère, leur symbolisme particulier.

Prenons au hasard quelques exemples de structure : le baiser de paix est commun à toutes les liturgies ; il se place avant le canon eucharistique dans les rites byzantin et gallican ; à l’intérieur du canon, après la bénédiction solennelle, dans le rite mozarabe ; avant la communion, dans le rite actuel. La commémoration des saints, de la hiérarchie des vivants et des morts est commune à toutes les liturgies mais sa place varie : juste après l’offertoire dans les liturgies gallicane, mozarabe et celte, intercalée dans le canon eucharistique du rite romain actuel ; après l’épiclèse dans le rite byzantin — trois traditions, trois caractères ayant chacun sa raison d’être et qu’il nous faut respecter. Dans la liturgie romaine et dans celle de Byzance, la fraction du pain vient après la prière dominicale ; dans les rites gallican, mozarabe et celte, après l’épiclèse. L’immixtion, dans la liturgie gallicane, précède la bénédiction des fidèles ; dans la liturgie byzantine, elle la suit, etc...

En un mot, chaque rite se différencie avant tout par sa structure générale, son architecture, son plan et la place occupée par tel ou tel élément de la messe, commun en lui-même à tous les rites.

Le Concile présidé par Charlemagne à Francfort, en 794, voulant imposer le rite romain et mater la résistance gallicane, comprit fort bien ce que nous avançons ; ses canons 50 et 51, changeant la place de certains éléments, imposent de lire les noms après l’anamnèse et non avant et de donner le baiser de paix après la « confection des mystères » en place d’avant le canon eucharistique[1].

Avons-nous la possibilité de restaurer la structure de l’ancien rite des Gaules ? Certainement. On peut discuter divers détails, mais nous célébrons déjà selon cette structure et cela nous confère non seulement le droit mais le devoir de nommer notre liturgie « la sainte messe selon l’ancien rite des Gaules ». Le principe structural et formel ne se limite pas au plan extérieur des services ; il pénètre ses parties jusqu’aux moindres nuances et détails rituels. Un exemple devenu classique pour le rite des Gaules est la Préface aux fidèles avant la collecte du prêtre dans laquelle le célébrant ou le diacre expose le contenu dogmatique de la fête, invitant ses « bien-aimés frères » à prier. Afin de mieux saisir la beauté de cette forme liturgique du rite des Gaules, nous nous permettrons de citer en abrégé un texte de la messe de Noël gothico-gallicane, plusieurs fois réimprimée, entre autres par le père Wladimir Guettée dans sa Revue orthodoxe : « L’Union Chrétienne » N° 12, 1874[2].

Le diacre s’adressant aux fidèles, dit la Préface : « Vénérons avec joie ce jour que nous avons appelé de nos vœux, jour sacré de la bienheureuse Nativité où notre Seigneur, en naissant d’une Vierge pure, a sauvé et purifié le monde. Cette naissance est plus brillante que le jour, plus éclatante que la lumière. Par elle, le Dieu Tout-Puissant a pris notre nature fragile afin de la sauver... C’est pourquoi, bien-aimés frères, supplions-Le de nous accorder... et de nous enrichir par l’effusion du Saint-Esprit... ». Suit la prière du prêtre : « Ô Dieu riche en miséricorde, Tu nous as rendu la vie dans le Christ Ton Fils, lorsque nous étions morts par le péché. » Entre la Préface et la Prière du prêtre, apparaissent souvent, selon les circonstances, les formules suivantes :

  • Diacre : « Prions » ou « Fléchissons les genoux ».
  • Tous : « Accorde, Seigneur Dieu Tout-Puissant » ou « Accorde, Seigneur », ou « Kyrie eleison ».

Cette structure du rite des Gaules ne se trouve pas dans les autres rites. Le romain construit autrement la prière solennelle : le prêtre donne le salut : « Le Seigneur soit avec vous les fidèles répondent : « Et avec ton esprit » ; le diacre continue : « Prions », et le prêtre chante alors la collecte. La différence est nette, pas de préface mais le salut que le rite des Gaules place dans d’autres contextes de la liturgie. Le rite byzantin présente une certaine analogie avec le rite des Gaules. Ignorant les préfaces, il amène néanmoins les fidèles au moyen d’une petite litanie à la prière du prêtre. La Préface aux Fidèles et la prière du célébrant qui la suit nous montrent sur le vif la mentalité liturgique des Gaules. Tandis que le contenu dogmatique et spirituel du Propre est confessé et exécuté par les fidèles en Byzance dans une riche poésie (tropaire, stichères, etc...), cette confession incombe dans la liturgie gallicane au célébrant et au diacre, et dans le rite romain au prêtre seul par la collecte. La synthèse du Propre est donc ramassée en Byzance dans le tropaire, à Rome dans la collecte, en Gaule dans la préface aux fidèles. L’émouvante et solennelle cérémonie de la triple élévation des Saints Dons ou de la Sainte Croix, inconnue de Byzance, est un autre exemple de particularité de notre rite. Lorsque le rite emprunte un élément d’un autre rite ou partage avec les autres un semblable chant, même dans ce cas il le soumet à son style architectural propre. Les rites gallican et mozarabe prennent à la liturgie byzantine le chant du Trisagion (Agios ô Theos...) — coutume que l’Église romaine actuelle adopte une fois par an, le Vendredi Saint — et les Conciles de France invitaient à chanter le Trisagion tout au long de l’année. À travers cet hymne, les rites gallican et mozarabe se rapprochent de la liturgie de saint Jean Chrysostome et s’éloignent du rite romain. Pourtant, bien qu’avoisinant ainsi la liturgie byzantine, le rite des Gaules situe le Trisagion différemment. Le Kyrie eleison, gardé par la tradition occidentale en sa langue originale, ce que ne fait pas la tradition slave, est employé à Rome, Gaule et Byzance, mais autrement par chacun. La célèbre lettre de saint Grégoire le Grand à l’Évêque de Syracuse[3] le marque pour les rites romain et byzantin ; l’exposé de saint Germain de Paris nous fournit de son côté le caractère d’exécution du Kyrie dans le rite des Gaules. Nous voyons ainsi coexister dans l’Église des Kyrie byzantin, romain et gallican. De même, le souhait du célébrant aux fidèles varie d’après les pays. L’Orient dit : « Paix à tous », les Romains et les Gaulois réservent à l’Évêque la forme : « Paix à vous », le Salut du prêtre étant « Le Seigneur soit avec vous » (romain) ou « Le Seigneur soit toujours avec vous » (gaulois et mozarabe) ; trois formes de souhait qui délimitent trois rites. La « grande entrée » inconnue dans les rites romains et milanais, existe dans le gallican, et le rite byzantin suit cet exemple. Elle rapproche donc le byzantin du gallican, les éloignant sur ce point de Rome. Il n’en reste pas moins vrai que, dans la majorité de ses éléments, le rite des Gaules est beaucoup plus proche parent de Rome que de l’Orient.

Nous ne pouvons ici entrer dans les détails et les nuances des liturgies. La science des formes liturgiques exige une étude longue théorique et pratique ; mais nous espérons que ces quelques exemples suffiront à justifier le critère structural. Redisons-le, nous avons dans nos textes, respecté au maximum les formes personnelles du rite des Gaules ce qui nous donne le droit absolu de nommer notre liturgie « selon l’ancien rite des Gaules ».

 


[1] Mansi. t. XIII. col. 861.

[2] Pour le « Missale gothicum » voir Delisle, « Sacramentaires » n° 3. Éditions par Tommasi, Mabillon, Muratori... Migne P. L. t. LXXII. D’après certains détails de son contenu, on a pu établir qu’il a été exécuté pour l’église d’Autun.

[3] (cf. p. 43) « D’ailleurs, nous ne disons pas Kyrie eleison à la manière des Grecs... Nous disons autant de fois Christe eleison que les Grecs ne disent jamais... en les chantant avec un peu plus de lenteur. » (Ep. IX. 12).