De la multitude des rites dans l’unité

 

Issue du livre "la Sainte Messe selon l'ancien rite des Gaules" du père Eugraph de 1956.

 

Mais ce ne sont pas tant les différences entre rites chrétiens et non-chrétiens ou orthodoxes et non-orthodoxes qui nous intéressent ici, que celles existant entre les divers rites de l’Église orthodoxe elle-même. Disons de suite que la variété des formes est aussi précieuse pour elle que l’unité de structure, et que le caractère catholique, la « sobornost » dépendent de la richesse des expressions autant que de l’unité de conception. En quoi consiste cette variété ?

La Commission Liturgique de l’Exarchat russe a soulevé cette question, en émettant une idée qui nous semble difficilement soutenable : la différence première des rites résiderait dans les prières et surtout dans les prières eucharistiques. Ce critère peut-il réellement servir à cataloguer les rites ? Nous ne le croyons pas. En effet, les pontifes et les célébrants de l’Église primitive jusqu’au IVe siècle inclus, improvisaient les prières dans une création toujours renouvelée. Seuls étaient « stables » ou « fixes » la structure, l’ordre de succession des rites et quelques formules de base. On ne pouvait créer librement une structure liturgique, mais à l’intérieur des cadres donnés, le célébrant s’exprimait spontanément selon sa propre pensée. Ceci était la forme de la liturgie primitive.

Une certaine fixation des prières se fait jour dans la deuxième moitié du IVe siècle. Un des motifs de cette stabilisation fut, selon nous, le désir de préserver l’Église des formules hérétiques et de ce qui pouvait prêter à des interprétations erronées[1]. Puis, peu à peu, l’improvisation cède la place aux prières écrites, bien que ces prières écrites et prescrites ne soient pas encore obligatoires mais offertes au choix du célébrant. Les plus expressives, celles qui correspondent le mieux à l’esprit de telle église, détrônent alors, tout naturellement, les autres. À Byzance, l’admiration soulevée par saint Basile et saint Jean Chrysostome, ces géants de l’esprit et de la sainteté — admiration si passionnée que longtemps on discuta pour savoir lequel des deux était le plus grand — impose leurs prières eucharistiques, qui supplantent les anaphores précédentes.

Pourquoi ne possédons-nous pas une liturgie de Grégoire le Théologien, cette « cithare de la Sainte Trinité » ? Cela reste une énigme. La même énigme, d’ailleurs, subsiste pour les Évangiles : pourquoi avons-nous celui de saint Jean et non de saint Pierre ?

Mais si à Byzance les deux noms de Basile et de Jean dominèrent exclusivement, ce ne fut pas le cas en Occident ni en Extrême-Orient. Aucun docteur de l’Église, aucun saint, aucun poète ne fut choisi à l’exclusion des autres. Bien que saint Augustin pesât sur la théologie, il n’eut pas pour autant — ni personne d’autre — la primauté dans la liturgie. Nombre d’auteurs composèrent des messes ; chaque solennité, chaque fête a ses prières et ses auteurs, et quatre ou cinq messes sont proposées au choix pour une même fête[2]. Après les nombreuses et nécessaires réformes que subit l’Église de Rome, l’Occident se servit et se sert encore d’un livre ignoré de l’Orient : le Missel. Certes, le rite oriental connaît des variations : cinq à six antiphones, les tropaires, les lectures, etc.… ; ses messes du temps pascal ont plusieurs changements ; il emploie trois offertoires mais les prières essentielles demeurent invariables, le canon eucharistique inchangeable, ne présentant que deux types d’anaphores : de Saint-Basile et de Saint-Jean.

À l’encontre, le développement du rite occidental est très important. En plus de ce qui change en Orient, les prières et même le canon eucharistique avec ses préfaces et communicantes varient suivant le temps liturgique, selon les fêtes, etc...

Si nous voulions nous inspirer de l’exemple des anaphores de Saint-Basile et de Saint-Jean pour définir le rite, nous devrions, en face de la liturgie romaine, parler non d’un rite mais d’une multitude de rites.

Le rite gallican que nous examinons ici, connaît des variations encore plus nombreuses ; seule, sa structure est stable. Une quantité de post-sanctus, d’introductions aux paroles de l’Institution, d’offrandes des dons, de mémorials, d’épiclèses, pour ne parler que du canon eucharistique, est parvenue jusqu’à nous.

La messe de rite gallican possède vingt-huit éléments qui varient plus ou moins complètement avec le Propre : praelegendum ou introït, collecte ou oraison, graduel, épître, alléluia, Évangile, prière post-precem, préface aux fidèles, offertoire, secrète, variantes dans les diptyques, prière post-nomina, prière ad pacem, préface, post-sanctus, parfois introduction aux paroles de l’Institution, mémorial, Épiclèse, post-épiclèse, antienne de fraction, clôture du Notre Père, bénédiction avant la communion, communion, tricanon, préface aux fidèles, post-communion, prière sur le peuple s’il y a lieu, renvoi.

Cette variabilité fait du rite des Gaules un rite occidental par excellence et l’éloigne de Byzance. En effet, parmi ces vingt-huit éléments, vingt sont stables dans la liturgie de saint Jean Chrysostome et sur les huit autres, trois subissent moins de changements qu’en Occident.

Il est donc évident que les prières eucharistiques et leurs auteurs ne sauraient servir de critère du rite, le cas du byzantin étant à cet égard tout à fait exceptionnel[3].

Faisons une supposition qui permettra d’éclaircir notre sujet. Admettons un instant une liturgie qui garderait soigneusement les paroles de saint Jean Chrysostome, mais en ordonnant les prières selon la structure du rite des Gaules, par exemple, en commémorant les saints entre l’offertoire et le baiser de paix, en plaçant la fraction du pain après l’épiclèse, etc... Bien entendu, cette supposition est arbitraire et « a-traditionnelle », prenons-la pourtant comme hypothèse de travail, et demandons-nous ce que serait alors ce rite : byzantin ou gallican ? Incontestablement gallican, bien que selon saint Jean Chrysostome, tout comme la liturgie orientale actuelle est la liturgie byzantine de saint Jean Chrysostome. Nous ne voyons d’ailleurs aucun empêchement à célébrer le rite gallican en conservant les prières de saint Jean Chrysostome le jour de sa fête, de même que les prières de saint Basile le jour de la fête de ce dernier, initiative qui serait en accord avec la tradition occidentale et plus spécialement gallicane. (Toutefois, si de telles possibilités peuvent être acceptées à titre particulier, il serait anti-traditionnel d’abandonner totalement les prières eucharistiques des auteurs occidentaux en les remplaçant toujours par celles des deux Évêques orientaux).

 


[1] « On ne récitera dans l’Église (prières, oraisons, messes, préfaces, recommandations impositions) que celles qui auront été composées par des personnes habiles ou approuvées par un Concile, dans la crainte qu’il ne s’y rencontre quelque chose qui soit contre la foi ou qui ait été rédigé avec ignorance ou sans goût. » (Ordonnance d’un des conciles d’Afrique du commencement du Ve siècle) voir : Institutions Liturgiques de Dom P Guéranger, t. I p. 125 ou Mansi. t. IV, col. 326.

[2] On trouve dans les anciens missels jusqu’à vingt-huit messes, par exemple, pour la fête de Noël.

[3] Nous n’oublions pas qu’il existe un style de prières selon les rites, style romain gallican byzantin, syrien. Dans la majorité des cas, leur origine est aisément reconnaissable. Mais le sujet du style des prières nécessite une étude à part et nous y reviendrons dans la suite de notre exposé.