De l’unité universelle de la liturgie

 

Issue du livre "la Sainte Messe selon l'ancien rite des Gaules" du père Eugraph de 1956.

 

Il est de toute évidence que les rites du monde entier comportent plus d’unité que de différences. Cette unité apparaît, en premier lieu, dans le style et le rythme liturgiques. La liturgie universelle est un art sacré, possédant ses canons et ses lois, ainsi que ses exigences particulières. Le style « liturgique » dépasse, en effet, la liturgie chrétienne ; il est universel et s’oppose — comme tout style sacré — au style profane. La liturgie synagogale et les cultes païens traditionnels ont des résonnances communes et des ressemblances de formes avec les liturgies chrétiennes. En revanche, certains chants, gestes et intonations qui s’infiltrèrent dans le culte protestant et, parfois même dans les liturgies orthodoxe et catholique romaine, au cours des derniers siècles, peuvent être considérés comme des phénomènes de décadence du style sacré, plus étrangers au véritable esprit liturgique que tel rite non chrétien.

Dans la liturgie chrétienne, l’unité est plus organique encore et plus forte que dans toute autre, tant par l’objet du culte que par l’identité de construction, de formes précises, de textes, de mots, de gestes.

Les liturgies eucharistiques sont composées de deux parties essentielles : la messe des Catéchumènes et la messe des Fidèles, mais leur ressemblance de structure va bien au-delà des grandes lignes ; toutes contiennent une préparation pénitentielle (confession des péchés, purification) ; habillement des célébrants (suivi de prières) ; préparation des dons (proscomédie ou prothèse) ; entrée ou introït (qui réunit autour de la Divine Trinité les mondes visibles et invisibles) ; lectures (Ancien Testament, épître et Évangile) encadrées de versets (prokimenon, graduel et alléluia) ; prône ; litanies ou ecténies avec renvoi des catéchumènes et des pénitents ; confession de la vraie foi ; présentation des dons ou grande entrée ou offertoire ; commémoration des saints, de la hiérarchie, des vivants et des morts ; baiser de paix ; prologue au canon eucharistique avec dialogue du prêtre et des fidèles, préface, Sanctus et post-Sanctus ; Paroles de l’Institution, mémorial, Épiclèse, prière après l’épiclèse ; prière dominicale, fraction du pain, élévation et immixtion ; préparation à la communion et communion ; consommation des dons, action de grâce ou post-communion, bénédiction finale et renvoi.

L’unité du culte chrétien est si nette que celui qui assiste ou participe fréquemment à différents rites en divers pays, pour peu qu’il possède quelque connaissance des langues, se retrouve partout chez lui. Oui, outre les éléments liturgiques communs, il reconnaît des détails et des particularités semblables à ceux qui lui sont familiers. Partout, il répond avec les fidèles : Amen ! Partout il chante : Alléluia ! Partout il entend terminer les prières par l’expression « dans les siècles des siècles ». Si le souhait du célébrant change quelque peu : « Le Seigneur soit avec vous » ou « toujours avec vous », « Paix à vous » ou « Paix à tous », la réponse des fidèles est invariablement : « Et avec ton esprit », Tout l’univers chrétien s’écrie : « Élevons nos cœurs » et répond : « Nous les élevons vers le Seigneur ! ». Partout le prêtre invite à rendre grâces au Seigneur, et spontanément le peuple dit : « Cela est juste et raisonnable » ; avec les anges et l’univers entier, il clame le Sanctus, et à travers le temps et l’espace il s’unit à l’humanité rachetée dans la Prière Dominicale.

Mais les hérésies et les schismes compromirent l’unité de l’Église indivise. Avant donc d’étudier la multiplicité des rites au sein de l’unité, distinguons brièvement les caractères qui font un rite orthodoxe ou non.

Pour qu’une liturgie soit orthodoxe, elle doit se conformer à trois exigences :

  1. Être orthodoxe dogmatiquement, sans laisser de place à aucune idée étrangère ;
  2. Exprimer l’Orthodoxie en sa plénitude ;
  3. Plonger ses racines dans le sol apostolique-patristique[1].

Cette troisième condition nous oblige à souligner le double caractère de la liturgie : d’une part, sa stabilité complète — la liturgie est une aristocratie à laquelle convient une généalogie aussi noble que la succession apostolique — et, d’autre part, sa perpétuelle évolution, chaque époque lui apportant un changement, un enrichissement, une simplification, une retouche, une suppression. Elle est comparable à un arbre stable par le tronc, changeant par les feuilles et en mouvement dans ses branches. La messe de saint Jean Chrysostome nous fournit un exemple saisissant de ce double caractère.

Nous venons de parler des trois conditions nécessaires pour qu’une liturgie soit orthodoxe. La messe romaine actuelle peut nous apporter quelques exemples typiques qui feront ressortir en quoi elle est orthodoxe liturgiquement et en quoi elle ne l’est point.

La messe romaine remplit la troisième condition et plonge ses racines dans le sol apostolique-patristique ; elle est bien cette aristocrate qui a de la « race ». Mais elle ne répond pas aux deux premières : Orthodoxie dogmatique et expression de la plénitude orthodoxe. Si l’on voulait la rétablir dans l’esprit orthodoxe, il faudrait tout d’abord en éliminer tout ce qui n’est pas l’Orthodoxie ; double tache de purification et d’enrichissement. De plus, étant donné que cette liturgie a évolué en dehors de l’Orthodoxie, il conviendrait de n’en conserver que ce qui est conforme à l’évolution organique de l’Église universelle, en écartant ce qui procède d’une ligne d’évolution divergente.

Ainsi, le développement du culte de la Vierge au Moyen Age, l’épanouissement du calendrier en des fêtes telles que la Transfiguration (6 août) qui date de la Renaissance, Rapport théologique de la messe de l’Assomption de Pie XII, sont des acquisitions « orthodoxes ».

Par contre, la communion des fidèles sous une seule espèce, les messes basses et dialoguées sont étrangères à l’Orthodoxie, les fêtes « analytiques » du Christ (Sacré Cœur, Corpus Christi, etc.) peuvent être mises en doute.

Notons, en résumé, que si l’on ne saurait recevoir dans l’Orthodoxie cette liturgie telle qu’elle évolua en dehors de l’Église universelle, il ne saurait être davantage question de restaurer artificiellement l’ancien rite de Rome en faisant abstraction de l’évolution ultérieure.

 


[1] Nous parlons ici en liturgiste, car un Concile ou en général l’autorité ecclésiastique peut canoniquement, au nom de l’unité, aller très loin dans l’économie, exigeant seulement le minimum dogmatique et faisant totale abstraction des deuxième et troisième points (plénitude de l’Orthodoxie et origine apostolique).