Critère de l’unité spirituelle

 

Issue du livre "la Sainte Messe selon l'ancien rite des Gaules" du père Eugraph de 1956.

 

Auprès du critère formel et structural, intimement lié à celui-ci et cependant plus subtil, existe le critère selon l’esprit, plus exactement le critère de l’unité spirituelle. Chaque rite, sans briser l’unité universelle de la liturgie, possède son génie, son style et son esprit qui anime ses formes. Cet esprit, par les initiatives privées des prélats, des poètes, les décisions conciliaires dictées souvent en des circonstances apparemment sans liaison, retient en définitive un texte et en rejette un autre, transforme, corrige et crée l’œuvre organique. Quelque chose d’analogue se passe dans la formation du canon de l’Écriture Sainte. Lisons la Bible de l’extérieur : elle semble un recueil d’écrits disparates, de textes, collés les uns aux autres, de provenance et de sources diverses. Ce n’est qu’en la considérant de plus près que nous distinguons son unité. Nous sommes alors étonnés et saisis par la différence profonde que présentent son esprit et son style par rapport aux textes dits apocryphes et rejetés du canon. Pénétrons plus avant les Paroles sacrées et la merveilleuse unité se découvre, unité formelle depuis la Genèse jusqu’au mot dernier de l’Apocalypse ; le même esprit, la pierre angulaire, la source unique, l’unique Souffle.

Penchons-nous sur la liturgie et nous ferons la même découverte, l’unité dans l’évolution de la liturgie universelle ou locale. Les différences de structure et de forme entre les rites ne sont nullement le produit du hasard, mais procèdent d’une nécessité organique ; elles manifestent l’esprit intérieur propre à chacun. Serrés par notre sujet, nous nous limiterons à quelques mots sur l’esprit du rite des Gaules. Sa qualité prépondérante est la confession du Christ vainqueur : « Le rejeton de David, Dieu de majesté, Qui est assis sur les chérubins, a vaincu ! » Chant de victoire du monde visible et invisible au Roi des Rois qui dissipe l’ombre de la mort, hymne au Seigneur des Seigneurs qui « accomplit tout » pour notre salut et siège en gloire au-dessus des cieux. Il est le seul à proclamer avec tant de force la victoire du Christ. La Croix se dresse dans le rite des Gaules, à l’opposé du douloureux « chemin de croix » de la piété romaine moderne, en instrument d’une bataille déjà gagnée. Ne serait-ce point le souvenir de l’événement insigne que la tradition place en France, aux environs de Fontainebleau, lorsque le César des Gaules, Constantin, Égal aux Apôtres, eût la vision de la Croix « Nika » ? « Béni soit notre Dieu Qui est assis sur le trône de Son Royaume ». « Le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David, a vaincu, alléluia. Celui Qui est assis sur les chérubins, a vaincu, alléluia ! » « Il règne, le Seigneur, notre Dieu, tressaillons d’allégresse... »

Les paroles du Christ : « Courage, J’ai vaincu le monde », retentissent pleinement dans notre liturgie et informent son esprit. De cet esprit jaillit tout naturellement la cérémonie de la triple élévation des Dons accompagnés de la triple élévation de la voix dans le chant du prêtre et des fidèles ; cette gradation expressive, employée aussi dans l’Exaltation de la Croix, est acceptée par Rome pour le vendredi Saint.

La deuxième qualité du rite des Gaules est unie à la première : c’est l’influence profonde de la liturgie céleste décrite par l’Apocalypse. La liturgie de France, nous l’avons déjà dit, puise amplement ses textes et ses formules dans le livre de l’Apocalypse, se distinguant en cela totalement de Byzance qui ne se servit jamais de cette œuvre du quatrième Évangéliste.

De l’Apocalypse aussi est extraite l’acclamation : « Agios, Agios, Agios, Kyrie Theos Pantocrator » conservée en grec par les liturgies gallicane et mozarabe. Visiblement inspirée par le rythme apocalyptique, le rite des Gaules amplifie l’Offertoire, établissant ainsi un équilibre entre les trois parties de la messe : Lectures, Offertoire, Sacrifice, les sept sceaux correspondant aux lectures, les sept trompettes à l’offertoire qui est nommé « Sonus » (« son » de la trompette auquel les prières font allusion) et les sept coupes au sacrifice. C’est encore de l’Apocalypse que s’inspire notre rite en donnant la préférence au nombre sept : sept chandeliers, sept acolytes, sept bénédictions. Fidèle à la même source, il aime exalter Jésus-Christ comme le commencement et la fin, l’alpha et l’oméga. L’iconographie gardera longtemps ces traits français qui survivront au rite. Jusqu’au XIIe siècle, les images, les enluminures et les fresques représentent le Christ en gloire, entouré de l’alpha et de l’oméga flamboyants ; l’Évangile sur l’autel ou dans la main du Christ glorieux, n’est pas ouvert mais, au contraire de Byzance, fermé, scellé, accompli, couché sur le recto.

L’alpha et l’oméga — le premier et le dernier — révèlent la troisième qualité de la liturgie gallicane, que l’on pourrait appeler la vision divine-historique, la pénétration de l’éternel dans le temporel. L’Adventus — l’Avent— est l’œuvre de l’Église des Gaules ; Rome n’a fait que l’accepter et l’Orient ne le connaît point. L’Adventus ouvre l’année liturgique par l’attente de la première et de la seconde Venues du Christ. Son appel est d’une pathétique progression : « Dieu vient de loin — Il vient et ne tardera pas — Il vient, Il est proche — Me voici — Dieu avec nous — Emmanuel ». Et la clôture de l’année liturgique tend la main en quelque sorte à l’Adventus, par son Évangile du Jugement dernier qui achève le mouvement au terme des cycles du Verbe incarné.

Ce mouvement à travers le temps se reproduit dans la litanie. Lorsque le rite des Gaules prie pour les défunts, il part d’Adam et va jusqu’à la consommation des temps. Alors que Rome place la Vierge au sommet d’une pyramide hiérarchique, lui l’encadre des saints de l’Ancien Testament et de ceux de la Nouvelle Alliance, au cœur de l’Histoire. « Verbe créateur, Verbe sanctificateur, Verbe glorieux Qui était, Qui est, Qui vient », voici l’élan qui imprime le rythme, la courbe unique de la liturgie gallicane.

Nous pourrions continuer à analyser l’esprit de notre rite, mais ces indications témoignent assez que pour être byzantin, romain, milanais ou gallican, le rite doit communiquer avec le sol, correspondre à Pâme dont il exhale le message. Il nous semble utile avant de clore ce chapitre d’évoquer ici un souvenir qui illustrera l’expérience vivante de notre liturgie.

Il y a exactement douze ans, en 1944, nous autorisant de la bénédiction et des encouragements de feu Patriarche Serge, nous osâmes passer de la discussion théorique à la réalisation pratique en célébrant pour la première fois l’ancien rite des Gaules, après mille ans de suspension le jour de la fête de saint Irénée. L’instigateur de cette réalisation se posait alors avec anxiété la question suivante : Est-il effectivement possible de ressusciter une tradition antique interrompue ? N’y a-t-il pas là grand danger ? Cette restauration ne sonnera-t-elle point faux ne paraîtra-t-elle pas artificielle, telle l’introduction d’un instrument désuet dans un orchestre moderne ? Certes, nous avions déjà pour nous appuyer la magnifique expérience orthodoxe du début du siècle, la lutte contre la scolastique et le retour à la pensée patristique, la renaissance de l’iconographie avec sa bataille livrée contre l’imagerie populaire infiltrée dans nos églises, le dépassement du moralisme par la recherche d’une vie ascétique et spirituelle renouvelée des Pères du Désert. Ce mouvement portait en lui la possibilité d’un retour aux sources et comportait un élan dynamique dirigé vers l’avenir. Cependant, jusque-là, la restauration complète d’un rite n’avait pas été expérimentée. Il ne s’agissait pas d’une simple tentative procédant d’un esprit de sage tolérance et d’ « uniatisme », se contentant d’accepter un rite occidental qui ne contredirait pas l’essentiel dogmatique de l’Église orthodoxe ; non, nous tentions la résurrection d’une tradition éteinte, ou plutôt disparue de la vie de l’Église. Et la réponse nous fut donnée sur le champ. Les fidèles, ainsi que certaines personnalités présentes spécialistes de la tradition ecclésiastique et sensibles aux résonnances authentiques, tous ceux en somme qui participèrent à cette première célébration de la messe gallicane, ressentirent sa véracité, sa solidité, sa conformité au rite ancestral. Ce n’était ni la photographie ni la retouche pâlie du passé, mais une résurrection. Il semblait que les tombeaux s’ouvraient, que les Germain, les Césaire, les Martin, les Hilaire, suivis de leurs innombrables fidèles anonymes des premiers siècles, se levaient pour participer aussi à l’ « œuvre en commun » de la liturgie. Date et expérience inoubliables ! Bien entendu, maints détails restaient à corriger ; les spécialistes devaient apporter leur concours, donner des précisions, émettre des opinions qui seraient étudiées dans le travail ultérieur. Mais l’ensemble était formé et se tenait debout, comme l’Israël de la Vision d’Ézéchiel.

Nous nous excusons de cette parenthèse ; elle était indispensable pour démontrer que la restauration du rite occidental est aussi réalisable et légitime que le retour aux sources patristiques ou à l’art sacré, et que notre effort liturgique, dans ce domaine limité, ne fait que prolonger logiquement l’œuvre des grandes figures de l’Orthodoxie du commencement de notre siècle, du Patriarche Serge de Moscou, du Métropolite Antoine de Kiev, de l’archiprêtre Svetloff, des professeurs Katansky, Nesmeïoff (Anthropologie), Sarin (Ascèse), Taraev (Kenosis), Orfanitsky (Contre la conception juridique du rachat), etc... Nous répéterons sans lassitude : le rite se définit par sa forme et son esprit. Il constitue une œuvre non individuelle mais traditionnelle et le nôtre peut être nommé en toute honnêteté : la sainte messe selon l’ancien rite des Gaules.