Commission liturgique de 1968 : La voix patristique

 

Commission liturgique présidée par Mgr Jean de Saint-Denis présentée au patriarcat roumain.

 

Les Pères, à la suite des Apôtres, proclamèrent l’unité dans la foi et la coexistence de coutumes différentes. Trop de textes connus expriment cette pensée, il serait fastidieux de les citer tous. Que plusieurs témoins prennent la parole.

En premier lieu, notre père en Orthodoxie : saint Irénée, petit-fils spirituel de saint Jean le Théologien. La polémique autour de la date pascale et du jeûne, s’envenime entre Rome et l’Asie Mineure. L’évêque de Rome, dans son zèle immodéré, tenté par la puissance plus que par la charité, excommunie l’Église de Smyrne. Saint Irénée qui vécut sa jeunesse dans le rite de l’Asie Mineure et qui, venu prêcher en Gaule, accepta le rite de l’Occident, supplie Rome d’éviter le schisme et de tolérer les différentes coutumes locales. Soulignons la phrase irénique qui semble paradoxale mais qui contient une vérité profonde :

« Ή διαφωνία τήν όμονοιαν τής πίστεως συνιστηιν »

« La dissonance rassemble la concorde de la foi[1] ». Dans la même lettre, il raconte la rencontre d’Anicet et de Polycarpe qui communièrent ensemble en dépit de leurs divergences liturgiques. La paix régnait malgré que « Les uns observent une coutume, les autres ne l’observent pas ».

Le sage Denys d’Alexandrie qui nous laissa de précieux conseils canoniques, prêche la même tolérance en citant le Deutéronome (19, 14) : « Tu ne déplaceras pas la borne de ton prochain, posée par les ancêtres ».

Lorsque saint Augustin parle des communions fréquentes ou rares selon les Églises – question plus importante que le rituel – il nous lègue une formulation heureuse : « Les coutumes sont librement observées, et pour un chrétien grave et prudent, le mieux est de faire ce qu’il voit faire où il se trouve. Car il faut regarder comme indifférent ce qui n’est pas contre la foi ou les mœurs, et juger les choses du point de vue du milieu où l’on vit ». Voilà des paroles mesurées. En effet, la foi et les mœurs (au sens moral) sont identiques dans la catholicité, mais en face des formes liturgiques « un chrétien grave et prudent » doit tenir compte du milieu.

En posant la question du rite occidental en sa forme gallicane, nous avons tenu compte précisément du milieu. On ne peut arracher le peuple français de sa tradition chrétienne, et lui imposer globalement une autre civilisation ; on doit lui apporter la richesse de la foi orthodoxe et sa spiritualité vivifiante. « In necessaris unitas, in dubiis libertas, in omnibus caritas », dit le même Augustin.

Et que dire de saint Photius, défenseur intrépide de la pneumatologie orthodoxe, qui déclare en sa troisième épître (par. 6) : « Si les différences, et même les déviations ne touchent pas la foi et les décisions conciliaires universelles, par exemple lorsque les uns se tiennent à telle règle canonique ou tradition liturgique, les autres à telle autre, réfléchissant justement et logiquement, on doit reconnaître que ceux qui gardent une coutume particulière ne font rien d’injuste et ceux qui ne l’ont pas ne pèchent pas contre l’Église ».

Le schisme entre Rome et l’Orthodoxie est consommé, et pourtant les Pères de l’Église grecque continuent de reconnaître la validité du rite romain. Nicolas Cabasilas qui nous a laissé un des meilleurs commentaires de la liturgie de saint Chrysostome de son temps (P.G. t. CL col. 368-492) – nous disons de son temps, car plusieurs éléments furent introduits postérieurement – et dont l’œuvre demeure classique jusqu’à nos jours, n’a pas hésité à traiter la liturgie romaine de liturgie légitime. Sa critique et ses remarques visent non le rite en soi mais l’absence de l’épiclèse dans la doctrine latine de la transsubstantiation. Monseigneur Jean de Saint-Denis a ramassé le problème dans son ouvrage « Le canon eucharistique »[2]. Une semblable attitude patristique se prolonge sans interruption jusqu’aux temps modernes. Lorsqu’au XVIIIe siècle l’Église anglicane s’adressa aux Patriarches orientaux, ces derniers fidèles à la tradition de 18 siècles, répondirent par leur célèbre épître de 1723 qui réclamant comme fondement de l’union, l’unité des dogmes de l’Église indivise, et ils ajoutèrent : « en ce qui concerne les différentes coutumes et rituels ecclésiastiques ainsi que la manière de célébrer la sainte liturgie (messe), tout cela, l’union étant réalisée, il sera, avec l’aide de Dieu, facile et simple de la modeler, car selon l’histoire de l’Église, le fait est connu de tous, certaines coutumes diffèrent selon les lieux et les Églises, mais l’unité de la Foi, l’unité de l’Esprit dans les dogmes doit rester inébranlable ».

Un siècle plus tard, en 1895, le Patriarche de Constantinople Anthime, envoyait une encyclique aux évêques, clercs et fidèles de son patriarcat à propos de l’encyclique de Léon XIII, Pape de Rome : « Chaque chrétien doit être rempli du désir ardent de l’union des Églises, et par excellence les fidèles orthodoxes sont brûlés par l’ardeur de retrouver l’unité dans la Foi avec à la base l’enseignement des Apôtres et des Pères, Jésus-Christ, Lui-même étant la pierre angulaire (Eph. 2, 20) », et il ajouta : « … Nous n’avons nullement en vue les différences concernant le rituel et les rites sacrés, c’est-à-dire les textes liturgiques, hymnes, ornements, etc… Les différences existaient bien dans l’Antiquité et ne peuvent nuire à l’essence et à l’unité de la Foi ». Par cette phrase Anthime résume tout le passé de l’Église et sa stabilité dans l’économie ecclésiale.

Les pourparlers de l’Église orthodoxe avec l’Église vieille-catholique, suivent la même ligne. Les difficultés surgies ne provinrent pas du rite mais d’imprécision dogmatique et de questions canoniquement discutables, par exemple le mariage des prêtres après l’ordination, les évêques mariés. Ces deux faits ne pouvaient économiquement être admis sans la décision d’un nouveau Concile œcuménique (pan-orthodoxe) ou, du moins, le consentement unanime de toutes les Églises autocéphales.

Fin du XIXe siècle, une communauté persane de Nestoriens, ayant demandé d’entrer dans la communion orthodoxe, le Saint-Synode de Saint-Pétersbourg l’acceptait avec son rite propre, ses particularités canoniques, n’imposant que le dogme du Christ : une Personne, deux natures et, dans le rite, ne modifiant que ce qui touchait à ce dogme.

En 1872, le même Saint Synode permettait à des communautés d’Amérique de célébrer le rite occidental et proposait un texte du rite romain avec les rectifications suivantes : l’introduction du Trisagion au début de la messe, emprunté au rite gallicano-oriental, l’effacement du terme « mérites des saints » dans les collectes (écartant ainsi toute possibilité de la théorie des « indulgences »), la disparition du « Filioque dans le Credo, la suppression de l’agenouillement et de l’adoration des Saints Dons après les paroles de l’Institution, introduits dans le rite romain aux XIIe, XIIIe siècles, l’intercalation de l’Épiclèse dans la prière : « Supplices Te », l’élévation des Dons et la prosternation le canon eucharistique terminé, la communion sous les Deux Espèces et le pain levé à la place de l’hostie. Parallèlement, le Saint Synode bénissait le rite des Gaules restauré à la même époque par l’archiprêtre Wladimir Guettée.

La décision de 1872 de l’Église russe vis-à-vis de l’Amérique fut récemment appliquée par le patriarcat d’Antioche à des communautés américaines d’origine anglicane.

Entre les deux guerres, l’Église autocéphale de Pologne accueillait les Polonais dans l’Orthodoxie en leur laissant leur rite et coutumes, ceci avec le consentement du patriarcat de Constantinople qui lui avait accordé l’autocéphalie. Malheureusement, après la guerre et à la suite de la démission du Métropolite Dionissios, sous la pression d’éléments russes et la russification intense de l’Église de Pologne, les orthodoxes polonais se joignirent à l’Église vieille-catholique. L’Église autocéphale polonaise est devenue une Église russe en territoire polonais.

Terminons cet exposé des témoignages des Pères à travers les siècles, par le Décret du 16 juin 1936 du Patriarche Serge de Moscou[3], adressé à Monseigneur Irénée Winnaert, décret qui ouvrait la porte de l’Orthodoxie occidentale. Voici les passages essentiels :

« Tout en conservant ses particularités occidentales consacrées par une tradition antique, la communauté agréée ne peut rester étrangère, en marge de la vie commune du Corps ecclésiastique dans l’unité duquel elle entre ; il faut donc éviter les diversités qui seraient à tel point importantes qu’elles pourraient empêcher les ouailles russes orthodoxes de s’adresser au nouveau clergé pour l’accomplissement de leur vie sacramentelle.

En conséquence, la dite communauté est admise dans l’unité de la sainte Église orthodoxe aux conditions suivantes :

Art. 3 - La communauté devra suivre fidèlement l’enseignement de l’Église orthodoxe.

Art. 4 - Dans ses offices ainsi qu’en général dans tout le caractère extérieur du culte, la communauté pourra conserver le rite occidental qu’elle pratique ; toutefois les textes des offices devront être expurgés des expressions et pensées qui seraient inadmissibles pour l’Orthodoxie.

Art. 5 - La communauté adoptera dans son calendrier tous les saints canonisés par l’Église d’Orient et surtout gardera ceux d’entre les saints occidentaux qui ont été canonisés avant la séparation de Rome de l’Église orthodoxe.

Art. 6 - Dans la liturgie il est indispensable : a) de ne faire usage que de pain levé ; b) de placer l’épiclèse non pas avant, mais après les paroles de notre Seigneur afin d’écarter tout malentendu à propos du moment de la transsubstantiation ; c) de conférer la sainte Communion aux laïcs sous les deux espèces ; d) en signe d’unité canonique avec le diocèse, la liturgie devra être célébrée sur un antimension consacré et délivré par l’évêque gouvernant.

Art. 7 - Le baptême devra s’effectuer de préférence par trois immersions et, à titre d’exception, par l’ablution et l’aspersion. Pour la confirmation on utilisera le saint Chrême délivré par l’évêque. Dans l’administration des saintes Huiles, on soulignera son vrai caractère, non seulement d’extrême onction, mais aussi de guérison du corps et de l’âme du malade. »

Nous pouvons conclure, en conséquence, que « la nuée des témoins » pendant les vingt siècles d’Orthodoxie a confessé sans interruption, ni variation la légitimité des différentes traditions et coutumes locales, en particulier celles de l’Occident, dans l’unité de la foi.

 


[1] Lettre à Victor de Rome ; Eusèbe : Hist. Eccl. V ; XXIV, 13

[2] Cf. chapitre 9 sur l’Épiclèse dans l’édition Saint-Irénée de 1957 ou l’édition de Forgeville n°10 (première partie).

[3] Cité intégralement en Annexe 1