Commission liturgique de 1968 : La voix des conciles

 

Commission liturgique présidée par Mgr Jean de Saint-Denis présentée au patriarcat roumain.

 

Les témoignages que nous avons donnés seraient suffisants, mais peut-être existe-t-il des décisions conciliaires universelles qui empêcheraient de reconnaître les différents rites ? Saint-Photius, déjà cité, n’écrivait-il point : « … Si les différences et même les déviations ne touchent pas la foi et les décisions conciliaires… on doit reconnaître que ceux qui gardent une coutume particulière ne font rien d’injuste ».

Ni les Règles Apostoliques, ni les Conciles œcuméniques et locaux ne procédèrent jamais à une codification du rituel (Typicon), ni à l’unification universelle de la liturgie. Ainsi, les Règles Apostoliques qui président à la législation canonique orthodoxe, ordonnent trois immersions au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit pour le baptême (49, 50), sans préciser les détails et les formes liturgiques entourant ce sacrement. Elles ne soufflent mot des exorcismes, de l’imposition des mains, de la confession de la foi, du renoncement à Satan, de l’onction avec l’huile des catéchumènes. De plus, elles laissent la porte ouverte aux diverses coutumes : les uns emploient le sel incorruptible de la sagesse et le souffle d’ « Epheta », les autres la procession autour du baptistère etc.

Examinons deux Conciles orientaux entrés dans le « Pedalion » (gouvernail), qui s’occupèrent plus que les autres de problèmes liturgiques : le Concile de Laodicée et le Concile « in Trullo ».

Le Concile de Laodicée promulgua 60 règles dont la majorité traite – comme les autres conciles – de questions disciplinaires, tels que les rapports avec les hérétiques, le culte des faux martyrs, le mariage, l’élection des évêques etc. Cependant, plusieurs de ses canons envisagent la liturgie. Énumérons-les :

  • Le canon 14 parle d’ « eulogie », coutume disparue.
  • Le canon 15 insiste pour que les chantres soient ordonnés ; actuellement dans la plupart des Églises orthodoxes ou romaines, les chantres ne le sont plus.
  • Le canon 16 prescrit de lire l’Évangile le samedi, en plus du dimanche ; cette prescription prouve qu’à Laodicée (IVe siècle) il n’existait pas encore de lectionnaire quotidien dont se sert depuis l’Église orthodoxe. Cette règle nous indique le progrès de la liturgie.
  • Le canon 17 est intéressant pour l’histoire de la liturgie. Il commande de ne plus chanter les psaumes de manière ininterrompue pendant l’Office divin, mais désire qu’une leçon soit intercalée après chaque psaume, luttant ainsi contre la monotonie de la prière en équilibrant le rythme. L’Occident a gardé presque formellement ce précepte ancien. Aux Matines, il coupe le psautier de leçons de l’Ancien Testament et des Pères de l’Église (rite romain : 3 psaumes, 3 leçons ; rite bénédictin : 4 psaumes, 4 leçons). Par contre, l’Orient a perdu sur la route historique les leçons quotidiennes de l’Ancien Testament et des Pères de l’Église. Il ne garde de l’Ancien Testament qu’aux Vêpres de Carême et aux Vigiles de fête. La leçon patristique n’a lieu que la nuit de Pâques. Si les leçons sont tombées dans l’oubli, la riche poésie ecclésiale est née pour donner la réplique au psautier. Le principe du 17e canon a donc abouti à une nouvelle solution.
  • Le canon 18 prescrit de dire la même prière à None et à Vêpres, sans préciser pour autant quelle est cette prière. Plusieurs hypothèses ont eu cours. Celle qui nous semble la plus naturelle est que le jour liturgique débutant, on le sait à Vêpres, None pouvait être englobé soit dans le jour précédent, soit dans le jour suivant ; la règle 18 attache None au jour suivant, coupant la journée à l’heure de la mort du Christ. Cette coutume est demeurée.
  • Le canon 19 est le plus célèbre liturgiquement, car il nous indique en grandes lignes la structuration de la messe : la prière des catéchumènes après l’homélie, suivie de la prière des pénitents et des trois prières des fidèles ou d’offrande, une à voix basse, deux à haute voix. Certes, il ne fournit pas le texte (les prières, à cette époque, variaient et s’improvisaient ou étaient transmises par tradition orale), mais donne grosso modo l’ordonnance. L’homélie après l’Évangile, de tradition indiscutablement universelle, est rapportée dans maintes Églises orientales à la fin de la divine liturgie ; c’est une anomalie, car la prédication fait partie intégrante de la liturgie des catéchumènes. La prière pour les pénitents n’existe plus, celles des catéchumènes sont restées dans les textes liturgiques d’Orient, les uns les omettent, vu l’absence de catéchumènes, d’autres les gardent en souvenir du passé. L’intérêt principal de ce canon réside dans les trois prières d’offrande et le balancement entre les prières à voix basse et à voix haute. De quelles prières s’agit-il ? Il est difficile de le préciser. Sont-ce les trois prières précédant l’anaphore ? Nous les trouvons, en effet, dans les liturgies de saint Jean Chrysostome et de saint Basile, deux avant la Grande Entrée, une après (nous ne parlons pas de la belle prière : « Personne n’est digne de s’approcher de Ton saint autel... » Introduite postérieurement et qui rencontra de l’opposition ; elle est un enrichissement). Dans la liturgie des Gaules, les trois prières sont présentes : collecte de l’offertoire, post-nomine et collecte de paix. Le rite romain n’a conservé qu’une prière : la secrète ; l’ « oremus » isolé avant l’offertoire, pris par les liturgistes de Vatican II pour un vestige de litanie indique les prières disparues. Peut-être le concile voulait-il englober l’anaphore (le canon eucharistique) dans ces trois prières, à la manière de saint Isidore qui partage la messe des Fidèles en sept prières, allant de l’offertoire jusqu’à la communion ? Le concile instaure la règle d’or de prier à voix haute et à voix basse. L’Église romaine pratique les deux extrêmes : la messe basse et la messe réformée par Vatican II, tout à haute voix.
  • En Orient, à part les doxologies, la prière devant l’ambon et les litanies, tout se dit à voix basse, même la préface de l’anaphore (à l’exception des réformes liturgiques réalisées par « Zoi »). Sur ce point, le rite oriental s’éloigne du concile.
  • Le canon 22 prive les sous-diacres de l’orarion (étole). L’Occident est fidèle à cette règle tandis que l’Orient laisse aux sous-diacres et même aux enfants un orarion croisé.
  • Le canon 24 énumère les ordres mineurs à la manière occidentale et non orientale.
  • Le canon 49, par contre, ordonne de ne célébrer l’eucharistie que le samedi et le dimanche pendant le Carême, pratique orientale suivie par les Gaules et inconnue du rite romain qui, de la plus haute antiquité, célébrait les messes stationnaires tous les jours de la Quadragésime.
  • Les canons 50 et 51 traitent du jeûne et de la suppression des fêtes pendant le Carême. Sauf exception, ces règles sont observées partout. Le Concile « in Trullo » reviendra sur ce sujet.
  • Le canon 59, enfin s’oppose aux psaumes composés. Pourtant saint Ambroise en Occident, saint Éphrem en Orient furent initiateurs de psaumes composés. Et longtemps avant eux, l’Église primitive fleurissait d’hymnes, ses heures de prières ; saint Paul lui-même, en cite plusieurs : « ô profondeur insondable… » (Rom 11, 33). « Éveille-toi, toi qui dors… » (Eph 5, 14). Théodoret connaissait cet hymne en entier. Le « Phos Hilaron » (« Lumière joyeuse ») et tant d’autres sont parvenus jusqu’à nous. Le sermon pascal de saint Jean Chrysostome n’est rien d’autre qu’une périphrase d’un hymne chrétien du IIIe siècle. En avançant dans la liturgie, l’Église s’éloigne de plus en plus de cette règle, et la psalmodie ecclésiastique de génies tels que Roman le Mélode et Jean Damascène, enguirlande abondamment les psaumes. En Orient, pratiquement, le psautier recule devant l’abondance des strophes, des tropaires et des odes.

Cette rapide analyse du Concile de Laodicée qui prêta attention à la liturgie, nous amène à la conclusion suivante : nous sommes loin de codification, fixation ou unification liturgique. Quelques décisions touchant tels ou tels détails (même le 19e canon est loin d’exposer une structure générale de la liturgie eucharistique) sont énoncées. Certains canons sont plus ou moins observés par l’Occident, d’autres par l’Orient. L’évolution organique de la liturgie transforme, omet, complète de-ci, de-là.

Considérons, à présent, le Concile « in Trullo », concile plus désireux que les autres de codification. Il promulgua 102 canons, dont 13 ont trait à la liturgie. (Si le Concile de Laodicée prit place dans le recueil latin, ce n’est pas le cas de « in Trullo » qui ne fut jamais accepté entièrement par l’Occident, malgré son aspect œcuménique.

Ce concile se pencha sur le rite arménien – en vue d’une possible réunion à l’Orthodoxie de cette Église monophysite – et sur les coutumes romaines.

N’oublions pas que les Arméniens étaient déjà en schisme avec l’Orthodoxie tandis que Rome demeurait dans l’unité.

Trois canons se rapportent à la liturgie arménienne.

  • Le 33e réclame pour la célébration eucharistique le vin mélangé d’eau – les Arméniens négligeaient l’eau. Nous sommes devant un cas théologico-rituel ; ainsi que s’exprimaient saint Cyprien et la prière du rite antique romain, le mélange du vin et de l’eau symbolisent les deux natures en Christ. L’absence rituelle de l’eau, si puissante est la réalité du symbole, conduit au monophysitisme.
  • Le 81e s’oppose à l’ajout au Trisagion : « crucifié pour nous », car ces paroles crucifient le Père avec le Fils, introduisant la confusion anti-chalcédonienne de l’humanité et de la divinité. Le concile accepte implicitement le rite arménien ; il corrige simplement ce qui s’oppose à la foi orthodoxe ou qui peut faire naître une déviation dans la mystagogie liturgique.
  • Le 99e critique la coutume locale arménienne d’apporter de la viande dans l’église. Cette règle rappelle celle des Apôtres (3, 4) ainsi que les règles 28 et 57 du concile que nous étudions qui défendent de déposer sur l’autel du miel, du lait, des raisins… afin de sauvegarder la sainteté des lieux et ne point mêler le profane au sacré.

En face de Rome, la situation est autre. Les pères n’avaient pas de problèmes rituélo-dogmatiques.

  • Le 52e ordonne les Présanctifiés pour chaque jour de Carême, à l’exception de l’Annonciation, du samedi et du dimanche. Ce canon ne pouvait être accepté de Rome. Les Présanctifiés célébrés dans le rite ambroisien (les vendredis de Carême) et dans le rite gallo-mozarabe, étaient ignorés de Rome ; ainsi que nous l’avons dit plus haut : l’évêque de Rome depuis l’antiquité chantait les messes stationnaires, allant d’une église à l’autre tous les jours de Carême. En Orient, cette règle dans la majorité des Églises, ne fut pas suivie à la lettre. Les uns célébraient les Présanctifiés du lundi au vendredi, les autres le mercredi et le vendredi.
  • Le 55e blâme Rome pour son jeûne du samedi, s’appuyant sur la 66e règle apostolique. Le concile, composé d’évêques grecs, oublie que le recueil latin ne possède que 50 règles, et que celles dépassant le nombre 50 étaient entièrement inconnues des Églises latines. Déjà saint Cassien de Marseille, qui avait longtemps vécu en Orient, ordonné diacre par saint Jean Chrysostome, connaissait les deux disciplines. Il expliqua alors dans ses « Conférences » que les Orientaux ne jeûnent pas le samedi par respect du jour du Seigneur et que les Occidentaux jeûnent le samedi pour se préparer (Vigiles) au dimanche de la Résurrection. Venu d’Orient, il s’incline, néanmoins, dans ses règles monastiques, devant la coutume occidentale. Ajoutons que le jeûne du samedi est tombé en désuétude en Occident.

Ces deux canons montrent que l’Église indivise ignorait le papisme et qu’un concile pouvait donner des instructions au pape de Rome comme à l’un de ses membres, égal aux autres ; ils nous dévoilent aussi que les pratiques rituelles occidentales étaient peu connues de l’Église de Byzance.

L’Église catholique orthodoxe de France suit à la lettre ces deux règles.

Disons quelques mots des autres canons.

  • Le 29e est précieux, car tout en ordonnant le jeûne eucharistique, il respecte les coutumes locales d’Afrique (voir le canon 28 d’Hippone)
  • Le 56e ordonne le même carême dans toutes les Églises. Ici encore, il n’est pas strictement suivi.
  • Le 66e prescrit de fêter la semaine de Pâques.
  • Le 75e nous instruit de chanter les psaumes « recto tono », sans vociférations, veillant au style sobre de la liturgie.
  • Le 78e invite les catéchumènes à réciter le Symbole le Jeudi Saint. En Occident, il était toujours récité le mercredi de l’Illumination (4e semaine de Carême). Les pratiques du catéchuménat variaient selon les Églises.
  • Le 89e parle du jeûne de la Semaine Sainte.
  • Le 90e renouvelle l’ordre du premier concile œcuménique de ne pas se prosterner le dimanche, ni aux fêtes du Seigneur. En général, cette règle est oubliée. L’Église catholique orthodoxe de France s’y conforme.
  • Enfin, le canon 101 prescrit de recevoir le Corps sur les deux mains jointes, posées l’une sur l’autre en forme de croix. Ce mode de communion n’est resté que pour les clercs.

Le contexte historique de Laodicée (IVe siècle) diffère de celui du concile « in Trullo » (691). On ne peut parler de rites établis au IVe siècle, tandis qu’au VIIe les formes sont déjà précisées. L’arménien diffère sensiblement du byzantin, encore plus le rite latin du rite grec. Les Arméniens et les Romains ne sont pas présents au concile « in Trullo », et pourtant aucune allusion à une unification des rites, ni le désir d’imposer un « typicon » quelconque ne sont exprimés. Les Pères conciliaires, en fait, disent aux Arméniens : Gardez vos traditions, vos coutumes, votre liturgie, vous en avez le droit, sauf trois points, et l’union sera parfaite.

En conclusion, le Concile « in Trullo » garde la même disposition d’esprit que Laodicée. Par ces deux conciles-tests, nous constatons que les conciles ne s’occupent nullement d’unification et de codification liturgiques, et qu’ils respectent la diversité des rituels. L’évolution de la prière publique de l’Église suit son chemin, en dépit parfois de certaines rectifications conciliaires. Que l’on étudie les autres conciles qui ne sont pas, par excellence, liturgiques et nous atteindrons le même résultat.