Rapport de la commission liturgique roumaine

 

Ce rapport répond à la commission liturgique de l’E.C.OF. de 1968 et au sujet de la demande de l’E.C.O.F. à être reçue sous la juridiction du patriarcat roumain. Il a été écrit en 1972 à l’intention du Patriarche par une commission de trois membres : les prêtres Dumitru Staniloae, Ene Braniste et Liviu Stan.

 

(...) En ce qui concerne le rite liturgique lui-même, après avoir dit que le culte de son Église était célébré en langue française, Winnaert ajoutait que son Église n’adoptait pas le rite liturgique byzantin (orthodoxe), mais entendait demeurer attachée à la tradition liturgique occidentale, car – disait-il à juste titre – le rite occidental est tout aussi ancien que le rite oriental : il a existé avant que les Églises ne se séparent en 1054 et il correspond mieux aux particularités psychologiques des Occidentaux. Cela ne veut pas dire que l’Église catholique évangélique ait gardé le rite liturgique en usage jusqu’à ce jour chez les catholiques-romains ; elle s’inspirait du vieil usage gallican, qui a ses racines dans la tradition orthodoxe de France, liée à la personne de saint Irénée et de son Église de Lyon, qui a été avec le temps supprimé par l’usage romain. Du Catholicisme, la nouvelle Église gardait la tradition existante en ce qui concerne les dispositions matérielles des églises, les vêtements et les couleurs liturgiques, l’encensement, l’eau bénite, rejetant seulement les statues qu’elle remplaçait par les icônes, comme dans l’Orthodoxie.

La liturgie eucharistique de la nouvelle Église est adaptée à la manière gallicane de la messe latine, comprenant, comme dans les liturgies orientales, trois parties constitutives (proscomidie, liturgie des catéchumènes, liturgie des fidèles). À la différence de la messe romaine, elle amplifie la formule de l’épiclèse (maintenue toujours avant les paroles du Sauveur à la sainte Cène, comme chez les catholiques) avec une formule d’invocation explicite du Saint-Esprit pour « bénir, accomplir, sanctifier, et consacrer les dons liturgiques ». Le symbole de Nicée-Constantinople est recité sans l’ajout du « filioque ». La communion est donnée aux fidèles sous les deux espèces ; on a réintroduit la prière sous forme litanique (l’ecténie complète étant supprimée dans le rite liturgique romain).

Le calendrier de l’Église de Winnaert conservait les fêtes traditionnelle du Sauveur, de la sainte Vierge et des saints comme dans l’année liturgique latine.

Ces particularités – du point de vue liturgique – de l’Église de Winnaert n’ont pas été bien comprise au début par les orthodoxes et elles constituent le motif principal pour lequel jusqu’à ce jour l’Église catholique orthodoxe de France n’a pu trouver définitivement son statut canonique dans le cadre de l’Orthodoxie.

Le métropolite Euloge de Paris, homme aux vues larges, voulait soutenir le mouvement de Winnaert et son désir de s’encadrer dans l’Orthodoxie ; mais pour mieux se convaincre qu’il n’existait pas d’empêchement d’ordre dogmatique et canonique à cela, il a demandé également l’opinion du collège des professeurs de l’Institut russe de théologie orthodoxe Saint-Serge de Paris. Celui-ci – par l’intermédiaire de Serge Boulgakoff. du hiéromoine Cassien, d’A. Kartashov. B. Zenkovsky et N. Afanassieff – a répondu que ni du point de vue dogmatique ni du point de vue liturgique il n’existait le moindre empêchement, étant donné que le rite liturgique adopté par le groupe de Winnaert correspondait mieux à la psychologie des Occidentaux. Le rapport des professeurs adressé au synode de l’Église russe de la diaspora se terminait par un chaud plaidoyer en faveur de la demande de Winnaert. D’après eux. l’Église orthodoxe occidentale pouvait constituer un premier pas vers la réunion de l’Occident et de l’Orient chrétiens, et un refus aurait signifié un coup mortel pour l’Orthodoxie en Occident et particulièrement en France.

(...)Winnaert s’adressa alors au patriarche de Moscou au moyen d’un mémoire rédigé par Vladimir Lossky et Eugraph Kovalevsky. Le patriarche Serge de Moscou (alors métropolite) communiqua à son exarque pour l’Europe occidentale, le métropolite Eleuthère de Vilno et de Lituanie l’acceptation de Winnaert et de toute sa communauté sous la juridiction de l’Église russe (16 juin 1937) sous réserve de certaines conditions On retiendra que le métropolite Serge admettait que le groupe de Winnaert garde son rite liturgique occidental qu’il pratiquait à la condition que les textes liturgiques fussent purifiés graduellement de tous termes, idées ou expressions inadmissibles du point de vue orthodoxe, qu’il introduise dans le calendrier tous les saints canonisés avant la séparation des Églises, qu’il utilise dans la liturgie seulement du pain levé, qu’il place l’épiclèse après les paroles de l’Institution (pour éviter toute hésitation sur le moment de la transsubstantiation) ; qu’il donne la communion aux laïcs seulement sous les deux espèces et au moyen d’une petite cuiller : qu’il officie la liturgie seulement sur un antimension consacré et donné par l’évêque du diocèse (en signe d’unité dogmatique et canonique avec lui) ; qu’il fasse le baptême dans les conditions normales par la triple immersion et que l’onction du saint Chrême se fasse suivant le rite orthodoxe.

(...)

En ce qui concerne le culte de l’Église catholique orthodoxe de France nous pouvons dire qu’il constitue l’aspect le plus délicat et le plus vulnérable de la jeune Église catholique orthodoxe française, et qui lui est reproché le plus souvent. Cette Église n’a pas adopté de rite liturgique des Églises orthodoxes (rite byzantin) que gardent les communautés des orthodoxes d’origine orientale de différentes nationalités de la diaspora occidentale (Grecs, Slaves, Syriens, Roumains, etc.), mais le rite gallican – donc un rite de structure occidentale – dont la restauration autant pour Irénée Winnaert que pour Eugraph Kovalevsky (Jean de Saint-Denis), secondés par d’autres théologiens français ou même russes attachés à leur mouvement (comme les deux frères Kovalevsky, Pierre et Maxime aujourd’hui professeurs à l’Institut Saint-Denis), a été un objectif de première importance.

Le rite gallican a été le rite liturgique le plus répandu en Occident chrétien jusqu’au Moyen Age. Il y a été apporté par des missionnaires chrétiens venus d’Orient, à commencer par saint Irénée évêque de Lyon au IIe siècle, il s’est naturalisé d’abord dans l’ancienne Gaule romaine (nord de l’Italie et sud de la France) et de là s’est répandu vers le nord et l’ouest et dans tout l’Occident chrétien entre le IVe et le VIIe siècles, sauf Rome et le sud de l’Italie qui avaient leur propre rite liturgique. Gardant longtemps le sceau de son origine orientale, en se répandant dans divers peuples il a été marqué également par des formes et des usages locaux spécifiques à chaque région et s’est subdivisé en d’autres rites. Il n’est pas exclu qu’on ait pu le rencontrer même dans des régions habitées par des Roumains au nord des Carpates, puisque les spécialistes dans les problèmes d’histoire de l’art trouvent dans la peinture des fresques des plus vieilles églises roumaines d’Ardeal (Transylvanie) qui se sont conservées jusqu’à ce jour (Streiu, Sainte-Marie d’Orlea et la chapelle de la citadelle d’Herman-Honigberg du XIIIe siècle) des scènes et des suites de portraits qui semblent illustrer précisément les textes de la prière eucharistique de la liturgie gallicane (voir I.D. Stefanescu, Byzance, Orient, Art d’Occident. L’illustration des liturgies. La liturgie gallicane, extraits, Athènes, 1967, p. 24-25 et documents 2 et 3). Ce rite a été ensuite évincé graduellement et remplacé par le rite romain, à cause des tendances du pape de Rome à la suprématie. Comme l’on sait, il s’est conservé pourtant sous deux variantes évoluées en deux localités différentes d’Occident : à Milan (sous la dénomination de rite ambrosien) et à Tolède (sous la dénomination de rite gothico-hispanique ou mozarabe). Ses traces ont été conservées toutefois de façon souterraine sous la forme de quelques usages assez persistants dans quelques diocèses de l’Église catholique de France.

Les fondateurs de l’Église catholique orthodoxe de France ont donc cherché à ressusciter et à remettre en circulation dans leur Église un rite liturgique qui a des racines profondes en Occident, dans la vie liturgique du christianisme français et qui correspond donc mieux à l’esprit et à la mentalité de certains Occidentaux. Les orthodoxes français ne se sentent donc pas l’âme attachée au rite byzantin, auquel les orthodoxes venus d’Orient se sentent attachés par des liens ataviques et auquel ils tiennent pour se distinguer de la majorité catholique ou protestante au milieu de laquelle ils vivent. Les orthodoxes français apprécient la beauté et le rayonnement des rites orientaux, mais ils se sentent gênés quand ils y participent comme s’ils revêtaient un habit qui ne leur convient pas. Ils ne considèrent pas leur Église comme le résultat d’une « conversion » à l’Orthodoxie de rite byzantin mais comme une renaissance, un retour à l’Orthodoxie universelle qui s’étendait également en Occident avant le schisme, mais qui fut éliminé après 1054 par les prétentions de la Rome papale à la suprématie. L’ancienne Orthodoxie universelle se caractérise par l’unité de foi et la diversité des rites et des habitudes locaux, qui ne brisaient pas cette unité de foi, d’amour et de communion qui liait autrefois les différentes Églises locales de chaque région entre elles. C’est une erreur de lier l’Orthodoxie à un rite particulier, car ce n’était pas la règle de l’Église ancienne. On sait que jusqu’aux Ve-VIe siècles, quand s’est fracturée Limité chrétienne à la suite du concile de Chalcédoine, chaque Église locale orientale avait ses propres rites liturgiques, mais ce n’est pas la diversité des rites qui a provoqué la rupture mais des divergences de doctrine, les ambitions politiques et le ressentiment national des peuples de la frontière orientale de l’empire romain contre les Grecs du centre impérial de Byzance. (...)

Tous les rites liturgiques sont donc également légitimes et vénérables, principe valables également dans l’Église papale, qui désire tellement l’uniformisation dans tous les secteurs de la vie ecclésiale.(...) Malgré les efforts de romanisation complète du rite liturgique de toute l’aire d’influence du christianisme occidental, sont tolérés jusqu’à ce jour les deux îlots où se conserve avec obstination le souvenir du rite gallican d’autrefois : Milan et Tolède, sans que nous puissions dénombrer les nombreux usages locaux et pratiques de culte spécifiques à certains diocèse et à certaines régions, incorporés dans la liturgie propre à ses régions et reconnus par certains comme des rites distincts de celui de Rome (rite lyonnais, rite celto-gallican, rite normand, etc.).

Voilà donc pourquoi nous trouvons légitime l’effort fait par les organisateurs de l’Église catholique orthodoxe de France pour donner à leur Église un rite plus adéquat à la mentalité occidentale, en restaurant le rite gallican, c’est-à-dire du rite qui a été en usage chez les ancêtres chrétiens des Français d’aujourd’hui. Cette restauration a été possible grâce à l’étude approfondie des anciens documents où s’est conservée la description de ce rite. Pour la liturgie, par exemple, on a pris comme norme la description et l’explication de la liturgie gallicane qui se trouve dans les deux écrits restants de l’évêque Germain de Paris du VIe siècle, connu comme un grand liturge et un promoteur du chant communautaire au sein des chrétiens de son éparchie. Dans l’ordo liturgique selon saint Germain de Paris remis aujourd’hui en circulation par l’Église catholique orthodoxe de France les lacunes des documents ont été comblées par des éléments empruntés en grande partie au rite byzantin.

Ainsi, par exemple, le squelette ou le schéma de l’ordo de cette liturgie, qui représente approximativement l’état de développement de toutes les liturgies chrétiennes des VIe et VIIe siècles, son esprit général comme la grande partie de la formule ou du texte de ses prières et de ses chants, la liste des saints nommés dans les dyptiques, les formules et les expressions bibliques choisies de préférence dans les psaumes et surtout dans l’Apocalypse, etc. sont des éléments propres au rite gallican pur. D’autres éléments représentent l’influence du rite romain, exercée sur le rite gallican, comme par exemple la variété des textes des prières et des hymnes propres à chaque jour, ou bien la lecture de l’Évangile à la fin de la liturgie. Plus abondants sont pourtant les emprunts à la liturgie orthodoxe d’aujourd’hui : les rites et les cérémonies comme celle de la proscomidie (simplifiée), la grande entrée, des hymnes et des prières comme « Roi céleste », la prière de rentrée avec l’Évangile, le Chérubicon de la liturgie de saint Basile (« Que toute chair humaine... »), la prière de la grande entrée, la prière précédant la communion des célébrants (« Je crois et je confesse... »), la prière de l’ambon, etc., qui font de celle liturgie une formule intermédiaire entre les rites liturgiques occidentaux et le rite oriental.

Ayant donc à l’esprit qu’il ne s’agit pas d’une Église formée d’anciens orthodoxes partis de leur pays d’origine et établis en Occident, mais d’une Église formée dans sa grande majorité de fidèles d’origine française ou d’autres nationalités occidentales, venus du Catholicisme ou du Protestantisme, on ne peut lui imposer le rite byzantin ni la juridiction exclusive d’une des multiples Églises orthodoxes constituées en Occident après la première guerre mondiale et qui appartiennent aux différentes juridictions concurrentes. Le rite gallican adopté par cette Église est parfaitement légitime et a droit à l’existence, comme chacun des rites anciens de l’Église une et indivisible du commencement. Dans la mesure où elle exprime correctement et dans une forme accessible pour les Occidentaux la foi orthodoxe de l’Église universelle antérieure au schisme, il peut être considéré et accepté comme un rite liturgique orthodoxe, comme le byzantin, qui s’est imposé avec le temps totalement dans l’Orthodoxie orientale Cela est d’autant plus vrai que dans le cadre du rite gallican pratiqué aujourd’hui par l’Église catholique orthodoxe de France, on a écarté quelques particularités spécifiques au rite romain et on les a remplacées par des rites, des prières, des hymnes et des cérémonies prises dans le rite byzantin, justement pour souligner l’Orthodoxie de la foi ou des idées théologiques qu’ils expriment. (...)

En un mot, il n’est pas question de la restauration archéologique d’un rite défunt, comme le prétendent les adversaires de cette Église, ni du désir de se singulariser, mais de la recherche d’une « collaboration » entre les strates profondes de la spiritualité liturgique occidentale et des éléments vivifiants qu’y apporte la spiritualité de l’Orthodoxie orientale. C’est une Église qui est née non d’une quelconque activité missionnaire mais spontanément et qui désire donc demeurer une Église autonome, orthodoxe par sa foi et sa spiritualité, mais occidentale par l’origine et la nationalité de ses membres, comme par les formes de son culte, profondément enraciné dans le sol natal de France et dans la tradition de sa vie religieuse. D’ailleurs en principe aucune des autres Églises orthodoxes sous l’obédience canonique desquelles elle est restée pendant un temps (patriarcat de Moscou et synode de l’Église russe hors-frontière) n’a formulé d’objection contre la légitimité de ce rite liturgique.(...)

Nous proposons que, au cas où sa demande d’être reçue sous la juridiction du patriarcat roumain serait acceptée, soit reconnue (à cette Église) une large autonomie d’organisation ecclésiastique et la pratique de son culte gallican en langue française.

On recommandera à cette Église de garder l’unité dogmatique et canonique avec l’Église orthodoxe roumaine et avec toute les autre Églises orthodoxes et de maintenir la liaison permanente avec le patriarcat roumain ou avec les représentants de son autorité en Europe occidentale, maintenant des rapports de collaboration et de coopération réciproque surtout dans les questions interorthodoxes et œcuméniques.

Nous proposons de même d’exprimer le souhait que l’Église catholique orthodoxe de France accordera la même considération pour le rite byzantin que pour le rite gallican, pour faciliter la concélébration et la communion (avec les différents orthodoxes).

La commission :

Pr. D. Staniloae

Pr. Ene Braniste

Pr. Liviu Stan