Lettre du Père Eugraph à Dom Lambert Bauduin

vers juin 1944

 

Cher Père,

Je demande des conseils et un rendez-vous ! et : Vous connaissez une certaine tendance des derniers temps dans les milieux romains d'exalter le rite oriental et de diminuer la beauté, la solidité et la pureté du rite occi­dental. Quelques articles ont paru, vantant la beauté du rite oriental ; c’est un bien car il est véritablement très riche et possède de grandes qualités, mais l'attitude méprisante pour la tradition occidentale est une chose non seulement regrettable, mais dangereuse et injuste. Au lieu d’édu­quer les masses dans la beauté de la pluralité des rites dans l'Église et ainsi de préparer l'esprit catholique ( « catholicon ») à l'union de l'occi­dent et de l'orient chrétiens en une seule Église, ils orientalisent l’Église, la limitent, la diminuent. Deux milieux acceptent cette tendance avec empressement : le milieu français, avide de « nouveau », de quelque chose mystique et oriental. Il prend les formes ou de l’hindouisme, ou gréco- russes... de l’âme slave, leurs chants, leur ésotérisme. Certes, je comprends ce qu’il y a de vrai dans ce mouvement : la recherche de ce que l'on a perdu en Occident, c’est quand même une orientation d’esprit qui frôle la décadence. Ce n’est point un enrichissement conscient mais trop sou­vent une nostalgie vague de lointain. Quant au milieu orthodoxe, souvent trop attaché à son rite — chez certains —, il en arrive à confondre l'Ortho­doxie, l'Église avec le rite oriental, comme si c’était l’unique expression de l’esprit ecclésiastique. La tendance occidentale, citée plus haut, le flatte et l’enfonce dans son particularisme rituel, fermant les yeux à la vision de la beauté de l’orthodoxie des traditions occidentales, déformant l’Orthodoxie dans l'Église universelle. L’unique réponse à cette tendance, n'est ni la polémique, ni la défense des principes (on les accepte facile­ment), mais une démonstration pratique et vitale du rite occidental au sein de l’Église orthodoxe, dans notre chapelle Saint-Irénée.

Elle est témoin pour les Orthodoxes orientaux que le rite ne définit pas l'Église, que l’Occident est aussi pur par ses traditions apostoliques que l’Orient. Elle habitue les fidèles à l’esprit catholique, brise les préjugés, l’esprit d’exclusivité.

Pour les frères romains, si on nous aide, elle sera le lieu où l'on peut avec plus de liberté apporter les réformes désirables au rite romain, pouvant servir d'exemple à des réformes générales.

Je vous demande votre aide et vous invite pour la réunion du 28 juin 1944.