INTRODUCTION

 

Chers lectrices et lecteurs, qui nous faites l’honneur d’ouvrir ce livre, vous y trouverez, couché sur ces quelques pages, le récit de la vie et de l’œuvre d’un homme hors du commun et pourtant méconnu, un homme de Dieu – prêtre, puis évêque orthodoxe – qui s’illustra comme une personnalité à part, incomprise et controversée, bien qu’elle fut incontestablement sainte, dotée par Dieu de dons immenses, et qu’elle fut une des plus actives, des plus fécondes, des plus centrales de l’histoire du Christianisme occidental au vingtième siècle – et, selon nous, certainement la plus décisive pour l’avenir de celui-ci, ainsi que pour la destinée des peuples d’Europe. Cet homme se nommait Eugraph Kovalevsky.

 

Placé par la providence divine au cœur de la grande émigration russe des années 1920, Eugraph Kovalevsky reçut de Dieu, très tôt – au sortir de l’adolescence, il n’avait pas quinze ans ! –, l’intuition que Dieu avait permis la dispersion des chrétiens d’Orient en Occident pour le triomphe universel de l’Orthodoxie ; qu’Il avait permis l’exode des chrétiens d’Orient afin qu’ils transmettent le message lumineux de l’Orthodoxie à leurs frères chrétiens d’Occident, et pour qu’ils contribuent à la renaissance du très ancien Christianisme occidental sur son propre sol.

                                                                                                         

Le contexte historique de l’Occident était celui du lendemain de la Première Guerre mondiale. Une grande partie des peuples de l’Europe cherchaient à refonder leur monde meurtri et ensanglanté sur des bases plus spirituelles et évangéliques que matérielles et économiques ; nombre d’Occidentaux s’employaient à redonner à leur vie une consistance spirituelle que la révolution industrielle et l’évolution des mentalités avaient effacée. C’était l’heure où les Occidentaux quittaient en masse l’Église de Rome, ressentant cruellement le besoin d’une spiritualité renouvelée. La grande réforme protestante avait également fait son œuvre et ses coups avaient beaucoup affaibli l’édifice romain. Seulement, ses enseignements étaient loin d’avoir rassasié les âmes. Sans parler du développement de nombreux mouvements ésotériques  trop insolites pour entraîner sérieusement les peuples.

C’est dans ce contexte de doutes profonds, de recherches angoissées, voire de confusion spirituelle, sur fond de bouleversements économiques et sociaux, qu’Eugraph Kovalevsky reçut de Dieu l’intuition d’une possibilité providentielle offerte aux peuples d’Occident, d’un retour direct, solide et complet au Christianisme des origines de l’Europe occidentale. Il acquit très vite la certitude d’une renaissance possible de l’Église chrétienne – « une, sainte, catholique et apostolique » – sur le sol occidental, grâce à l’effort conjugué des chrétiens d’Occident et des chrétiens orthodoxes d’Orient envoyés par Dieu en terre d’Occident.

 

À peine le pied posé sur le sol français, Eugraph Kovalevsky fédéra un petit groupe de coreligionnaires russes, convaincus comme lui de l’existence de cette opportunité providentielle. Ensemble, regroupés au sein d’une Confrérie, placée sous le patronage de saint Photius et dans l’obéissance à la hiérarchie ecclésiastique de leur patriarcat de Moscou, ils s’engagèrent, sans tarder, dans cette aventure spirituelle et religieuse, en tout point extraordinaire, d’un retour de l’Occident, en plein vingtième siècle, à la plénitude du Christianisme primitif, c’est-à-dire au Christianisme orthodoxe universel.

Mais, c’est seulement grâce à leur rencontre, quelques années plus tard, avec une petite communauté catholique-évangélique dissidente de Rome et animée par une autre figure de sainteté, Mgr Irénée Winnaert, que leur ambition prendra corps et qu’une première véritable communauté orthodoxe occidentale verra le jour sous la responsabilité prophétique du métropolite Serge de Moscou. Et que, ce faisant, la Providence divine offrit à l’Orient orthodoxe l’opportunité de prendre sur ses épaules l’Occident chrétien, tombé à terre, spirituellement blessé – voire agonisant –, pour le ramener à l’unique Auberge. Moment exceptionnel de l’histoire chrétienne contemporaine : l’Église catholique[1] et apostolique d’Orient – que l’on appelle communément : Église orthodoxe –, par le biais de quelques-uns de ses enfants exilés, pouvait donner, aux enfants chrétiens de l’Occident, la possibilité de quitter la haute mer déchaînée de la modernité antichrétienne, pour aller naviguer sur les eaux paisibles de l’Église « une, sainte, catholique et apostolique », Église qui n’était pas, comme on aurait pu le penser un peu facilement, seulement en Orient, mais également enfouie dans le sol même de l’Occident.

 

Retour aux sources ? Mais de quoi était-il précisément question ? Eugraph Kovalevsky et ses compagnons, rappelant l’universalité de l’Église orthodoxe, « la seule, la vraie Église du Christ » qui n’est pas seulement orientale, mais aussi occidentale – « l’Église de tous les peuples de la terre, de l’Orient, de l’Occident, du Nord et du Sud »[2] – désignaient par « retour aux sources », le retour des Occidentaux à leur Christianisme d’origine, au Christianisme de l’Église indivise du premier millénaire  européen dont la tradition orthodoxe est la forme fondamentale et le Catholicisme romain une forme dérivée. Par-delà les différences de géographie et d’histoire, les différences politiques, de culture et d’organisation sociale, Eugraph Kovalevsky et ses compagnons visaient le Christianisme occidental encore uni à ses Églises sœurs d’Orient, la forme locale de ce Christianisme universel d’avant les réformes carolingienne et grégorienne, d’avant la séparation ecclésiastique de Rome et de Byzance ; ce Christianisme d’avant les ravages de ce qu’on nommera plus tard le « papo-césarisme » de Rome, et qui fera de cette Église d’Occident une structure plus politique et idéologique que spirituelle, une structure très administrative et centralisée, uniformisée dans ses rites et pratiques ; une Église séparée de son peuple et de ses fidèles, devenue une puissance ecclésiastique tenue par l’autorité d’un chef unique désireux de dominer le monde chrétien, prétendant à la juridiction sur toute la terre et sur l’Église universelle. – Quel contraste avec la divine humilité du Christ !

Mais ce retour aux sources pointait également, en particulier sur le sol français, le Christianisme oublié de l’Église des Gaules, de l’Église conciliaire des Gaules, de l’Église de tous les saints et martyrs missionnaires de la Gaule - Église qui a formé peut-être la plus illustre des chrétientés d’Occident.

 

En clair, le jeune Eugraph Kovalevsky et ses compagnons nourrissaient une double ambition pour, à la fois, l’Occident et l’Orient chrétiens ! Ils désiraient abouter l’Occident à ses racines chrétiennes, tout en ranimant la conscience ecclésiale des orthodoxes orientaux repliés sur eux-mêmes du fait des persécutions, et désintéressés, déjà depuis longtemps, du sort religieux de l’Occident. Ils voulaient travailler à replacer l’Occident chrétien sur une base spirituelle authentique, véritable, solide, traditionnelle, une base orthodoxe et catholique. Mais dans le même temps, ils espéraient, à la mesure de leurs forces, libérer l’Orthodoxie orientale de son carcan ethno-phylétiste[3] qui la rendait peu disposée à vivre la vie conciliaire de l’Église apostolique. Ils ambitionnaient de ramener l’Occident à la tradition orthodoxe, tout en respectant son identité profonde qui, à l’évidence, ne pouvait – ne pourra jamais ! – se confondre avec celle de l’Orient. Et dans le même temps, ils cherchaient à entraîner leurs frères orthodoxes orientaux dans la mission charitable de secours, d’aide et de soutien de leurs frères chrétiens occidentaux, tombés entre les mains de brigands spirituels, les ayant dépouillés, roués de coups et s’en étant allés en les laissant à moitié morts.[4]

 

Ils ne désiraient pas fonder une nouvelle Église chrétienne, différente et à côté des autres Églises d’Orient et d’Occident existantes, ce qui serait revenu à fonder ni plus ni moins qu’une nouvelle secte. Ils ne voulaient pas, non plus, établir le diocèse local, en Occident, d’une Église d’Orient, russe ou grecque, par exemple. En effet, ils considéraient, à juste titre, que le territoire ecclésiastique d’Occident, comme tel, appartenait toujours au Patriarcat de Rome, même si celui-ci avait quitté la juste confession de la foi chrétienne. Ne cherchant pas à réformer l’Église, encore moins à créer un nouveau mouvement spirituel, ils ambitionnaient de restaurer l’Orthodoxie occidentale, le Christianisme occidental primitif - considérant que son renouveau contenait celui des peuples occidentaux - et de le renouveler avec ses traditions propres, son rite propre, sa spiritualité propre, le culte de ses saints locaux et la pratique de ses coutumes ancestrales, le tout se situant bien avant toutes les réformes, révisions, mutations et autres évolutions hasardeuses produites par les hommes au cours des siècles. Ils visaient, sur le sol occidental et pour les Occidentaux, une Église authentiquement chrétienne et fidèle aux enseignements des apôtres et des saints Pères de l’Église ; fidèle au symbole de la foi et aux canons des conciles œcuméniques ; fidèle à toute la tradition ascétique et liturgique de l’ancienne Église indivise – cette Église portée par tous les saints et les martyrs de son histoire.

Car l’Église chrétienne a toujours refusé la domination d’une culture sur une autre, le détournement ou la prise en otage de sa tradition apostolique et évangélique par une culture particulière. L’Église véritable désire que les peuples vivent diversement, dans l’unité spirituelle de la foi chrétienne, plutôt que de rechercher la marque de la foi véridique et universelle dans une uniformité extérieure ; l’Église demande aux peuples de vivre simplement dans le respect de la tradition apostolique et évangélique – une et universelle ! – sur laquelle doivent venir se greffer naturellement leurs coutumes.

Cette inspiration divine du jeune Eugraph, dont on peut dire, un siècle plus tard, qu’elle était prophétique – tant la question des racines chrétiennes de l’Occident est aujourd’hui cruciale pour ses peuples –, devint très vite, pour Eugraph Kovalevsky, une conviction impérieuse à laquelle il allait  consacrer sa vie entière et sacrifier tout ce à quoi ses talents naturels ainsi que son extraction aristocratique lui auraient permis de prétendre. Mais surtout, en réclamant une fidélité héroïque, cette intuition missionnaire déroula devant lui un long chemin de croix qu’il parcourut, jusqu’à sa mort, sous le feu d’innombrables et incessantes attaques.

 

Il faut bien avoir ici à l’esprit qu’Eugraph Kovalevsky ne défendait pas une thèse académique et théologique nouvelle sur l’histoire religieuse des peuples d’Orient et d’Occident, sur leur union nécessaire ou, encore, sur l’avantage d’un œcuménisme renouvelé. Aux antipodes de ces questions intellectuelles et politiques, Eugraph Kovalevsky aspirait à faire de son intuition un fait réel de la vie des hommes et à fixer, dans l’épaisseur du monde contemporain, l’idée qui en découlait ; il souhaitait ensemencer en blé et en orge spirituels les terres d’Occident qu’il foulait avec ses compagnons venus d’Orient ; il prêchait donc une nécessité historique à laquelle il fallait répondre sans tarder ; il enseignait aux Occidentaux et aux Orientaux un devoir concret de réponse à l’appel de Dieu ; il détaillait une opportunité palpable et tangible, pour le peuple de France, d’un retour direct vers son cœur spirituel ; il annonçait – il prophétisait ! –  le mouvement réel et vivant, à l’intérieur même de l’Église chrétienne universelle,  du rétablissement de l’Église chrétienne d’Occident, de sa restauration matérielle, de son redressement spirituel, de son renouvellement sensible et physique. Survolant les siècles, les terres et les peuples, les civilisations et les cultures, comme une mésange passe d’un arbre à l’autre dans un jardin fleuri, Eugraph Kovalevsky mêlait le sublime et la profondeur d’une intuition divine à la lourdeur, à la dureté, à l’épaisseur charnelle du tissu social, politique, culturel et psychologique d’un vingtième siècle bouleversé, tant en Occident qu’en Orient.

 

La chose était pour beaucoup insensée ou, au mieux, étrangement originale. Elle devenait, dans tous les cas, très suspecte, voire simplement dommageable pour la paix et le bon ordre extérieurs des Églises. Cette intuition, liée à cette volonté concrète, constitua, pour beaucoup, une véritable pierre d’achoppement. Cette résurgence de l’ancienne chrétienté occidentale qu’Eugraph Kovalevsky voulait réaliser dans une communion totale avec les Églises orthodoxes d’Orient – sous leur saint patronage, ou bien, disons, leur protection spirituelle – devint rapidement le catalyseur d’oppositions et de contestations venant de toutes parts.

Eugraph Kovalevsky, qui cherchait la réalisation – ici et maintenant ! – de la résurgence de l’Église des Gaules, qui désirait réactualiser sa spiritualité oubliée depuis des siècles, quitte à faire, dans le passé occidental, un bond de plus de mille ans, s’appliquant à restaurer son rite religieux et à réactualiser ses coutumes autant que la vie des peuples modernes pourrait s’y prêter, contrariait inévitablement des organisations religieuses ancrées au fond de la vie collective de ses contemporains. Eugraph Kovalevsky, avec son intuition chevillée à l’âme, faisant corps avec son œuvre, ne se tenait pas devant une autre idéologie à questionner, un mouvement intellectuel contraire ; il remettait en cause des édifices religieux et culturels immenses, des structures vivantes et concrètes, des institutions multiséculaires, des ordres ecclésiastiques bâtis dans le roc et cimentés par des unions, des arrangements, des associations d’intérêts plus forts que tout. Ce qu’on ne lui pardonna pas.

 

Et s’il gagna à l’évidence les peuples, entraînant dans son sillage beaucoup de chrétiens d’Orient et d’Occident, si son ambition fut bénie par de nombreuses personnalités figurant parmi les plus saintes d’Orient et d’Occident, il ne put manquer, dans le même temps, de contrarier à la fois la curie romaine et certains milieux ecclésiastiques orthodoxes, Rome et une grande partie de la diaspora chrétienne orientale. Rome, parce qu’il invitait, sur le territoire même du Patriarcat de Rome, les chrétiens catholiques à la redécouverte de la forme primordiale de leur Catholicisme ; la diaspora, parce qu’il prêchait une Orthodoxie universelle qui n’était pas seulement orientale. Rome, parce qu’il dessinait, sur le sol de la vie contemporaine, une Église chrétienne contenue dans la tradition orthodoxe primitive ; les chrétiens d’Orient exilés, parce qu’il leur rappelait l’impossible enfermement de la tradition orthodoxe dans telle ou telle culture.

En outre – et ce fut probablement le pire ! – Eugraph Kovalevsky ne put éviter de contredire directement certains milieux ecclésiastiques, d’entraver nombre de leurs ambitions et intérêts ainsi que – par le seul fait de sa conduite et de sa vie – d’interroger les conformismes religieux du moment, les usages installés et leurs habitudes. Loin des salles de cours ou de conférence, il se trouvait dans l’épaisseur compacte  de la vie des hommes ; et par voie de conséquence, il percuta, presque mécaniquement, la force et la cruauté du péché des hommes. Ce qui se fit dans une violence dont on a du mal à réaliser aujourd’hui l’ampleur.

 

Homme inclassable, personnalité étonnante dépassant toutes les catégorisations, homme d’Orient et d’Occident, Eugraph Kovalevsky offrait aux regards de ses contemporains une conduite autant originale qu’inhabituelle, dans tous les cas, propice à la critique et au scepticisme. Missionnaire d’un Occident laïc et athée, Eugraph Kovalevsky défrichait un chemin difficile et original. Homme d’origine et de tradition orientales, s’étant mis au service de l’Occident, apôtre de ce dernier et de la tradition chrétienne occidentale, Eugraph Kovalevsky ouvrait la voie étroite pour les Occidentaux du retour à leurs racines chrétiennes, entraînés et guidés par leurs frères chrétiens orientaux, eux-mêmes convaincus de cette possibilité d’une Orthodoxie occidentale, persuadé du bien-fondé de cette œuvre de renaissance, en plein vingtième-siècle, du Christianisme occidental. –  Non pas une église orientale habillée en langue occidentale, mais l’Église orthodoxe d’Occident, pleine de l’ancien dépôt spirituel, canonique et liturgique de l’Occident.

Et comme si cela ne suffisait pas, Eugraph Kovalevsky, homme aux dons incroyables pour le commun des mortels, génie et  fol en Christ, selon les  propres dires de son frère Maxime, homme faisant corps avec son message inspiré,  extraordinaire au sens propre du terme, se trouva rapidement pris dans le tumulte d’un déchaînement furieux de haines indicibles à son égard, de jalousies, de calomnies véritablement absurdes sur sa propre personne, de persécutions et d’injustices presque inexplicables, qui ne cessèrent pas même à sa mort, et qui font qu’aujourd’hui encore, presque un demi-siècle après sa naissance au Ciel, sa vie et son œuvre, comme sa personnalité, se trouvent toujours recouverts d’un amas de faussetés et d’inepties, d’incompréhensions et d’ignorances.

 

 Quoi qu’il en soit, Eugraph Kovalevsky poursuivit inlassablement, jusqu’au bout de sa vie, son travail de missionnaire au service de l’Occident, laissant aux générations futures un ensemble unique de matériaux liturgiques, théologiques et iconographiques, de conférences, de témoignages, de cours, de sermons et de livres, riches d’explications, d’éclairages et de développements sur l’universalité de l’Orthodoxie, sur l’ancienne foi chrétienne orthodoxe des Occidentaux, sur leur ancienne tradition authentiquement orthodoxe et apostolique, tout comme sur la possibilité, toujours actuelle pour eux, de retour aux sources du Christianisme d’Occident. Mais – aussi et avant tout ! – il fonda une communauté réelle et vivante de paroisses et de prêtres, rassemblés autour de la célébration de l’ancien rite des Gaules – rite restauré grâce à un travail long de vingt-cinq années accompli par les meilleurs liturgistes de son époque, dont lui-même ! – communauté qui, une fois son saint fondateur né au Ciel en 1970, se trouvant orpheline, ne tarda pas, hélas, à péricliter, pour finalement presque s’éteindre, du fait conjugué de la présomption naïve de ses membres responsables, de ce qu’il faut bien désigner comme une immaturité spirituelle collective, ainsi que des attaques incessantes de certains milieux ecclésiastiques d’Orient et de la diaspora orthodoxe d’Occident.

 

C’est en raison du constat de cet échec apparent et momentané que nous avons entrepris un travail d’analyse rigoureusement historique, réalisé à partir de la collection et de l’examen d’une partie très importante des archives disponibles sur le Christianisme orthodoxe en Occident et en France particulièrement.[5] Nous avons effectué ce travail d’étude et d’écriture de la biographie d’Eugraph Kovalevsky pour tenter de convaincre nos contemporains – et, avant tout, nos jeunes générations ! – de la nécessité d’une relecture objective des événements ayant trait à la vie et l’œuvre de cet homme, pour essayer de les persuader de l’importance, pour leur avenir, de cette tentative de renaissance de l’Église orthodoxe occidentale, et en particulier de l’Église catholique orthodoxe de France.

 


[1] Le terme « catholique » est l’objet d’une confusion très répandue entre ses deux sens possibles : ce qui appartient à l’Église de Rome et ce qui a un caractère universel. Le premier sens entraine l’usage d’un substantif ; le deuxième, l’emploi d’un adjectif.  Dans cet ouvrage, le premier sens sera toujours désigné par l’expression « catholique romain » ; on parlera toujours de l’Église catholique romaine au côté de l'Église catholique réformée, maintenant appelée Église protestante, – Église divisée en de très nombreuses « petites églises », voire des sectes – et de l’Église catholique orthodoxe, pour désigner les Églises sœurs d’Orient. Le deuxième sens sera marqué par l’adjectif « catholique ».

Cependant, il faut bien considérer qu’il y a une seule Église chrétienne qui n’est pas la somme ni le mélange ni la fusion ni la combinaison de ces trois Églises. Il y a une seule Église catholique et apostolique – c’est-à-dire : « l’Église catholique de Dieu, répandue à travers l’univers » (Concile de Carthage de 419, Canon 57), c’est à dire l’Église destinée à englober tous les peuples et nations de l’univers dans l’unique amour du Christ, à les enraciner dans la fidélité à la volonté du Christ et de ses apôtres, sans qu’il y ait, ou bien, une unique juridiction universelle (comme le veut le Patriarcat de Rome), ou bien, un ensemble de juridictions nationales et ethniques parfois présentes dans un même lieu (voir par exemple l’organisation de la diaspora orthodoxe en Occident, contraire à tous les canons de l’Église conciliaire).

[2] Cf. le Manifeste de la Confrérie Saint-Photius cité plus loin dans le chapitre 4

[3] Ce que l’on désigne à travers cette locution est une pratique hérétique, apparue tardivement dans l’histoire de l’Église, qui consiste à définir les différentes Églises chrétiennes, réparties dans le monde, à partir de critères de race ou d’ethnie, culturels ou nationaux, voire politico-religieux, et, non plus à partir du seul critère eucharistique et local (un seul évêque, une seule eucharistie, un seul lieu) de l'Église primitive, dont le fondement scripturaire se trouve dans l’expression de Saint-Paul « l’Église de Dieu qui est à Corinthe » (1 Cor. 1/2) et dont la raison principale est que c’est un même et unique Esprit qui conduit l’Église du Christ.

Cette pratique, hélas aujourd’hui courante dans l’organisation des Églises « sœurs » de l’Orthodoxie, est directement inverse de la déviation hérétique romaine prônant une juridiction universelle ayant toute autorité et pouvoir sur la multiplicité des Églises dispersées dans le monde. La nouvelle locution appropriée à cette pratique de l’ethno-phylétisme, est celle qui emploie un adjectif donnant : « l'Église corinthienne », comme on parle aujourd’hui de « l’Église russe » ou de « l’Église roumaine » par exemple. Dès lors, elle ne désigne plus une même Église incarnée dans plusieurs lieux différents, mais des Églises plus ou moins différentes, suivant qu’elles soient dans tel ou tel lieu, des Églises soumises en quelques sortes aux facteurs politiques du territoire sur lequel elles sont implantées.

Dans ce sens, la multiplicité des Églises orthodoxes « nationales » – ou, plus encore, leur chevauchement territorial dans le cas des diasporas – constitue un des premiers périls de l’Église orthodoxe contemporaine. Car elle est un germe ô combien puissant d’anarchie, pouvant conduire l’Orthodoxie à adopter une organisation calquée sur le modèle protestant, lui-même caractérisé par la coexistence de très nombreuses Églises, très souvent sur les mêmes territoires, et distinctes par leur confession et leur pratique sacramentelle – ou ce qui en reste – en résumé, n’ayant que peu en commun.

[4] Parabole du bon samaritain, Évangile selon Luc (10, 25-37).

[5] 2100 documents historiques ou 8400 pages (rapports, comptes-rendus, documents officiels, administratifs et cléricaux, lettres, conférences, journal, carnets, …) ; 3000 pages environ de journaux et bulletins ; 1500 pages de textes sur l’histoire de l’Orthodoxie en France ; les livres publiés ; plus de 5500 pages de cours d’Eugraph Kovalevsky.